Propagande 2.0, la nouvelle arme secrète des Russes

Donald Trump et Hillary Clinton en débat. La confirmation de l’implication da le Russie dans l’élection américaine n’a pas surpris les spécialistes du contre-espionnage.
Photo: Mark Ralston Agence France-Presse Donald Trump et Hillary Clinton en débat. La confirmation de l’implication da le Russie dans l’élection américaine n’a pas surpris les spécialistes du contre-espionnage.

Plusieurs spécialistes et journalistes ont commenté dernièrement la nouvelle voulant que le gouvernement russe ait, par l’entremise de ses services secrets, le FSB, et de pirates informatiques, favorisé l’élection de Donald Trump en discréditant Hillary Clinton. Ils y seraient parvenus en lançant une campagne bien orchestrée de cyberespionnage, de propagande et de fausses nouvelles sur les réseaux sociaux et fils de presse. Ces allégations se sont transformées en affirmations avec un rapport de la CIA qui n’a pas étonné les spécialistes du monde du contre-espionnage. Rien de neuf, diront certains. La Russie et bien d’autres États se servent de la désinformation depuis très longtemps.

Ce qui est toutefois beaucoup plus inquiétant, c’est l’ampleur et les moyens utilisés pour ce faire. Le déploiement des mesures actives, l’efficacité opérationnelle et la vitesse à laquelle ils ont atteint leur objectif se sont révélés plus redoutables qu’auparavant, et probablement du jamais vu dans l’histoire de l’humanité. À l’ère de la « post-vérité », cette arme jusqu’à ce jour secrète s’avère aujourd’hui une réelle menace pour toutes les démocraties du monde.

La propagande et la désinformation ne sont pas des méthodes nouvelles pour les Russes. Du temps de l’Union soviétique, le gouvernement a retouché des centaines, voire des milliers de photos historiques en faisant disparaître des personnages devenus indésirables. Les espions du KGB avaient infiltré la plupart des groupes pacifistes en Occident, à l’aide notamment de leurs « agents d’influence » (ceux que Staline appelait des « idiots utiles »), c’est-à-dire des personnes recrutées ou amenées à promouvoir les idées soutenues par Moscou. Ces actions avaient deux effets quasi immédiats selon les objectifs fixés : semer la confusion dans les débats publics en Occident ou amener les élus à voter des politiques favorisant les visées du Kremlin. L’effort consenti à la réalisation de ces mesures actives l’était à l’échelle humaine. En d’autres mots, les espions soviétiques devaient recruter des agents d’influences un à un ou infiltrer les groupes l’un après l’autre. Ce qui prenait temps et effort considérables. Ce qui diffère aujourd’hui est l’apport de la technologie et de l’Internet, qui ramène le tout à une échelle technologique.

Désinformation

Deux chercheurs du Swedish Institute of International Affairs ont publié une étude montrant et affirmant comment les services russes ont déployé, depuis 2014, un arsenal de mesures actives et clandestines afin d’influencer les politiques nationales de la Suède. Ce pays a toujours eu une valeur géostratégique pour la Russie, et les agents de Moscou y travaillent tout le temps. À l’aide de faux documents, de fausses nouvelles et d’une campagne coordonnée de rencontres avec des élus suédois, les services secrets russes ont réussi à influencer le ton des discours publics, tant dans les médias que chez les élus. Les auteurs du rapport n’hésitent pas à comparer les méthodes utilisées en Suède avec celles observées pendant la campagne présidentielle américaine de 2016.

Ce qui est pernicieux et des plus caractéristiques dans la propagande et la désinformation réside dans le fait qu’une fois lancées sur un groupe ciblé, et malgré les démonstrations faites par des sources crédibles pour rectifier les faits, les mauvaises nouvelles et la perception initialement générées vont durer longtemps, et même pour l’éternité dans l’espace virtuel. Si, de plus, cette propagande est surenchérie par une peur ou une insécurité liées à des enjeux sociaux touchant la sécurité physique ou économique d’une nation ou d’un groupe d’individus, il est presque impossible de s’en défaire. Ajoutez maintenant la vitesse, le rayonnement de l’Internet et des réseaux sociaux, et vous détenez une arme de désinformation effroyablement efficace.

Talon d’Achille

Mais comment ce qui est perçu comme une menace par les spécialistes du renseignement réussit-il à se faufiler dans les croyances populaires ? Par le talon d’Achille des démocraties : l’opportunisme politique. Le principe fondamental de nos démocraties est l’élection régulière de nos représentants politiques. À tous les échelons, les hommes et les femmes qui veulent servir leur société s’inspirent de l’opinion de leurs électeurs afin de les représenter. Qu’arrive-t-il si l’opinion s’est forgée en étant manipulée ou conduite par des faussetés ? Il s’ensuit un effet domino qui se reflète dans la prise de décisions et des politiques éventuellement adoptées par les élus au pouvoir. Et ça, c’est l’objectif ultime des propagandistes et des colporteurs de fausses nouvelles. On y arrive avec un effort intentionnel et planifié de manipuler la perception des gens. On joue sur les clichés populistes, renforcés par une consommation de la nouvelle en quasi direct et peu fouillée. Et pour en ajouter, on en est venus à croire comme vrais de faux documentaires produits pour le « divertissement ».

Ce qui est alarmant est que la stratégie des services secrets russes a tellement bien fonctionné qu’ils n’ont aucune raison de ne pas la reproduire, contre n’importe quel pays. Lorsque le Canada s’opposera aux politiques expansionnistes de la Russie, ou à ses visées sur l’Arctique, ou encore à l’achat d’équipement militaire pour la protection du Canada, ou tout autre sujet jugé nuisible par Moscou, il ne faudra pas s’étonner devant un déploiement à grande échelle de la propagande et de la désinformation. La fausse nouvelle fait loi sur les réseaux sociaux.

Des jours bien sombres s’annoncent pour la profession de journaliste et pour la société en général : la vérité et l’imputabilité sont sérieusement menacées. Il faudra fournir des efforts extraordinaires afin de contrer de telles tactiques et rien ne garantit, à l’ère des politiques populistes, qu’ils suffiront à en stopper la propagation.

Que pouvons-nous faire à titre de citoyens ? Maintenir et même élever notre rigueur intellectuelle, s’informer à des sources crédibles, redoubler d’efforts pour mettre en doute l’information véhiculée, et demander des comptes. À toutes les sources. Tout le temps.

11 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 19 janvier 2017 08 h 01

    Cher M. Juneau, la propagande a toujours fait partie de l'espionnage. L'utilisation des demi-vérités pullulent dans le firmament politique et gouvernemental. On imagine aussi que le SCRS vient juste de s'en rendre compte.

    Le contre-espionnage canadien a toujours été le talon d'Achille pour les États-Unis. Leur réaction à la réalité internationale a toujours été lente et je suis poli. Aucune expertise dans ce domaine. Il y a longtemps que les sphères du pouvoir de ce pays ont été infiltrées non seulement par les Russes, mais aussi par les Chinois et surtout les Américains.

  • Charles-Étienne Gill - Inscrit 19 janvier 2017 09 h 18

    Qui fait de la propagange?


    Sérieusement, qui fait de la propagande? Les courriels coulés disponibles sur Wikileaks, principalement ceux de John Podesta, chargé de campagne de Clinton, sont authentiques.

    Ces courriels confèrent une énorme crédibilité aux critiques de Clinton, qui la suspectent de corruption, notamment à propos de la Clinton's Foundation, par laquelle le couple troquait son influence politique contre du financement (Podesta a été chef de cabinet de Bill et conseiller d'Obama).

    Un autre pan du travail de Wikileaks en campagne électorale permet de décortiquer le scandale du serveur privé que Clinton a utilisé (alors qu'elle aurait dû utiliser un serveur du secrétariat d'État , ces courriels authentiques permettent de constater que Clinton a menti à plusieurs reprises en parlant dudit serveur et surtout de l'attaque de Benghazi, le plus gros échec de Clinton alors qu'elle était Secrétaire d'État. Ces courriels révèlent une propension à négliger les Américains et à se couvrir, les conflits d'intérêt de Clinton sont tels qu'elle est chaque fois obligé de mentir pour sauver la face quand on la surprend.

    Par après, James Clapper, directeur de la « Defense Intelligence agency », vient affirmer que la Russie a « certainement influencé l'élection avec un «piratage». Pourtant, Clapper s'est parjuré devant le « Senate intelligence Committe ». Sa réponse à la question « Does the NSA collect any type off data at all on millions or hundreds millions of American » a été « No sir ».

    Depuis les révélations de Snowden sur les écoutes de la NSA, on sait que la réponse du « Director of National Intelligence » était fausse.

    Ignorer le contenu des courriels, c'est aussi le résultat de la propagande... Ce n'est pas parce que Juneau est un cadre du SCRS qu'il faut le croire. Les fausse nouvelles viennent aussi des services secrets et les médias ne doivent pas être dupes à cause des titres. Quelles sont les preuves de ce qu'il avance?

    • Cyril Dionne - Abonné 19 janvier 2017 18 h 23

      Un cadre du SCRS, cela ne veut rien dire à part du fait, qu'Arthur Porter, le grand ami de notre Philippe Couillard d'Arabie, a été nommé au Comité de surveillance des activités de renseignement de sécurité (CSARS). Bravo chers p'tit amis du SCRS, vous aviez engagé un fraudeur notoire du CUSM. Et, je serai poli avec notre Sheikh d'Arabie Saoudite, Philippe Couillard, un autre ex-membre du CSARS.

  • André Nadon - Inscrit 19 janvier 2017 10 h 18

    Où sont les sources crédibles?

    Comment identifier les sources crédibles quand les personnes en autorité se contredisent à qui mieux mieux et nous mentent effrontément depuis des lunes, les politiciens les premiers?

    • Marc Therrien - Abonné 19 janvier 2017 12 h 56

      En ce qui me concerne lire, relire, et consulter ce qui s'est écrit sur la rhétorique, l'argumentation et l'esprit critique pour avoir à portée de la main des outils d'analyse permettant de répérer les stratégies visant à fabriquer une réalité ou au contraire la déconstruire par le discours.

      La réalité est une convention partagée à plusieurs à l'aide du langage et des codes de communication qui sont aussi des conventions. Bien souvent, pour réduire notre sentiment d'incertitude, on n'a pas d'autre option que de croire et de faire confiance jusqu'à preuve du contraire.

      Marc Therrien

  • Roger Léger - Abonné 19 janvier 2017 11 h 04

    L'Opinion de Jean Juneau, cet ancien cadre et agent du contre-espionage du SRCS et chargé de cours en criminologie à l'Université d'Ottawa, "la Propagande 2.0, la nouvelle arme secrète des Russes", nous annonce dès le début "qu'à l'ère de la post-vérité, cette arme jusqu'à ce jour secrète s'avère aujourd'hui une réelle menace pour toutes les démocraties du monde."

    Secrète jusqu'à ce jour? Une menace réelle pour toutes les démocraties du monde?

    L'essentiel de son propos est d'affirmer que Trump a été élu et Hilary Clinton a été battue ce 8 novembre dernier grâce à l'efficacité des techniques de propagande russe. Pourtant Mme Clinton obtenait 2 800 000 votes de plus que Trump, et Mme Clinton elle-même affirmait qu'elle avait perdu les élections grâce à l'intervention du directeur du FBI concernant ses courriels quelques jours avant les élections. M. Juneau serait-il un "idiot utile" de la CIA et du complexe militaro-industriel américain ?

    Si l'ineffable Donald Trump est président de cette indispensable république américaine c'est plutôt grâce au système électoral américain, il me semble. Il a perdu le vote populaire par près de 3 millions d'électgeurs, sans compter ceux qui n'étaient pas sur la liste électorale et qui auraient voté contre lui.

    Quant à la menace de la propagande russe qui pèserait sur toutes les démocratie du monde, cette menace ne me semble pas si menaçante quand on constate le peu d'efficacité qu'elle a eue sur les électeurs américains.

    La CIA, qui possède une longue histoire d'interventions dans le processus électoral en Amérique latine, en Europe et ailleurs depuis la 2e Guerre mondiale, me semble autrement plus redoutable : en 1953 en Iran avec le renversement de Mossadegh démocratiquement élu, en 1954 au Guatémala avec l'éviction d'Arbens, au Chili en 1971 dans le célèbre coup contre Allende; la CIA n'a pas bien sür participé au renversement de la démocratie en Grèce en aidant ses colonels, n'a pas aidé les généraus argentins, o

  • Pierre Fortin - Abonné 19 janvier 2017 11 h 49

    Mais encore, Monsieur Juneau ?


    On ne peut qu'être parfaitement d'accord avec le dernier paragraphe de votre texte : « Que pouvons-nous faire à titre de citoyens ? Maintenir et même élever notre rigueur intellectuelle, s’informer à des sources crédibles, redoubler d’efforts pour mettre en doute l’information véhiculée, et demander des comptes. À toutes les sources. Tout le temps ».

    Vous me permettrez donc de relever le fait que votre position consiste essentiellement à dénoncer les efforts déployés par les services russes dans cette guerre informatique avec l'Occident. Il manque encore à votre exposé de situer cette guerre dans son contexte en identifiant ses différents protagonistes. Car il est peu vraisemblable qu'elle soit le seul fait des Russes. Edward Snowden n'a-til pas révélé l'ampleur de l'espionnage effectué par la NSA, notamment auprès des dirigeants des pays alliés des États-Unis ?

    Il me semble que, à titre d'ancien cadre et agent du contre-espionnage du SCRS, vous êtes l'un des mieux placés pour nous entretenir des réalités de cette nouvelle guerre froide. Votre texte univoque risque malheureusement d'être interprété comme un outil de propagande voué à la défense du bien, i.e. du camp occidental.

    La couverture médiatique quasi unidimensionnelle des guerres récentes en Syrie et en Libye, ou encore des entreprises de l'OTAN en Europe de l'Est, met à mal la crédibilité de nos grands médias à mesure qu'émergent des informations factuelles contredisant ce qu'ils ont publié. « Maintenir et même élever notre rigueur intellectuelle ... », comme vous dites, exige circonspection et rigueur dans la recherche de la vérité. Je crois que vous pouvez nous en dire beaucoup plus que ce que votre texte nous révèle.