Abolir les réserves, vraiment?

Au Canada, abolir les réserves équivaudrait à éliminer la base territoriale sur laquelle ils peuvent développer leur autonomie gouvernementale, font valoir les auteurs.
Illustration: Tiffet Au Canada, abolir les réserves équivaudrait à éliminer la base territoriale sur laquelle ils peuvent développer leur autonomie gouvernementale, font valoir les auteurs.

Certains mots ne doivent être employés qu’avec le plus grand soin. Ce qui fait la manchette dans le rapport du coroner Bernard Lefrançois concernant les suicides dans la communauté innue d’Uashat mak Mani-Utenam, c’est que la Loi sur les Indiens crée un système d’apartheid et que seule l’abolition des réserves permettra d’améliorer la situation des peuples autochtones.

Il n’y a pas de doute que, durant une bonne partie de ses 150 ans d’existence, le gouvernement canadien a adopté une politique paternaliste, selon laquelle l’assimilation à la société eurocanadienne était la meilleure chose qui pouvait arriver aux Autochtones. Afin d’atteindre cet objectif, plusieurs générations d’enfants autochtones ont été envoyées dans les pensionnats. En 2015, la Commission de vérité et réconciliation a qualifié cette politique de génocide culturel. Elle a aussi montré que les pensionnats ont toujours des répercussions profondes sur les générations actuelles.

Ces politiques présentent certaines analogies avec le système d’apartheid qui a eu cours en Afrique du Sud jusqu’en 1994. Il serait cependant naïf de croire que les solutions adoptées dans ce pays puissent être transposées sans nuances à la relation que le Canada entretient avec les peuples autochtones. Abolir la différence de statut pouvait se justifier dans un cas où cette différence permettait à 10 % de la population de dominer les autres 90 %.

Cependant, au Canada, abolir les réserves équivaudrait à priver les peuples autochtones de tout ce qui leur reste de leur territoire. Ce serait éliminer la base territoriale sur laquelle ils peuvent développer leur autonomie gouvernementale. Ce serait, sous une autre forme, un retour à la politique d’assimilation tant décriée.

Différence autochtone

Abolir les réserves n’est pas une idée nouvelle. En 1969, le gouvernement de Pierre Elliott Trudeau avait, dans un « livre blanc », proposé l’abrogation de la Loi sur les Indiens et l’octroi de la « pleine citoyenneté » aux Autochtones, pour leur permettre de s’intégrer à la société. La réaction des peuples autochtones a été si vive que le gouvernement a dû abandonner le livre blanc et s’engager graduellement dans des politiques qui valorisent la différence autochtone.

En réalité, les peuples autochtones cherchent à préserver leur identité et leur différence. Ils veulent contrôler leur propre destinée à l’aide de leurs propres institutions politiques. Voilà une chose que les Québécois devraient être bien placés pour comprendre. Cette idée est parfaitement formulée dans l’article 5 de la Déclaration sur les droits des peuples autochtones des Nations Unies : « Les peuples autochtones ont le droit de maintenir et de renforcer leurs institutions politiques, juridiques, économiques, sociales et culturelles distinctes, tout en conservant le droit, si tel est leur choix, de participer pleinement à la vie politique, économique, sociale et culturelle de l’État. »

Pour progresser vers cet idéal, il faudra réviser de nombreuses politiques gouvernementales qui contiennent toujours une dose de paternalisme. Il se peut que des pans importants de la Loi sur les Indiens soient appelés à être modernisés ou remplacés. Cependant, c’est un leurre que de croire à la disparition du statut spécifique des Autochtones et à l’abolition des réserves.

Le rapport du coroner Lefrançois contient une autre affirmation malheureuse. Selon lui, « [m]algré tout l’argent et les efforts investis au cours des dernières décennies, […] peu de choses changent ». Le coroner ne disposait cependant d’aucune preuve à ce sujet.

Pourtant, le coroner émet une longue liste de recommandations relatives aux lacunes des services offerts aux peuples autochtones en matière de prévention du suicide. La mise en oeuvre de ces recommandations, qui sont fort pertinentes, exigera des ressources financières importantes. De plus, la plupart de ces recommandations visent la mise sur pied de services spécifiquement conçus pour les Autochtones. Elles contribuent donc à renforcer la différence autochtone plutôt que de chercher à l’effacer.

On peut contraster ces commentaires à la décision rendue par le Tribunal canadien des droits de la personne en janvier 2016. S’il y a discrimination, elle réside dans le sous-financement des services offerts aux peuples autochtones et dans le fait que ces services ne sont pas adaptés aux cultures autochtones. Réclamer la « fin de l’apartheid » n’est qu’un slogan simpliste qui ne devrait pas nous détourner des efforts considérables qu’il reste à faire pour rendre justice aux peuples autochtones.

3 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 17 janvier 2017 08 h 46

    La question

    Peut-on survivre économiquement dans ces territoires la plupart nordiques et sans autres ressources que le gibier ou le poisson de plus en plus rares et le bois qui se vend de moins en moins bien? Pour établir une réserve viable économiquement, il faudrait lui attribuer une ville comme Edmonton ou Québec avec les 10 000 km2 de territoire agricole environnants.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 17 janvier 2017 10 h 18

    Cousu de fils blancs


    La thèse de Grammond et Guay aurait plus de poids s’il n’y avait pas l’entente de la Baie-James.

    En échange de l’abandon de leurs revendications territoriales, les Cris ont obtenu une entente qui leur donne plus de pouvoir sur leur destinée qu’aucun autre peuple autochtone au pays.

    Bref, il est faux de prétendre que l’apartheid canadien est pour leur bien.

    En voici un exemple. Les autochtones sont couverts par une assurance-médicaments tatillonne pour les pharmaciens et restrictive pour les bénéficiaires.

    À titre d’exemple, une de mes patientes à qui on a dû retirer un stérilet à cause d’une infection utérine, s’est vu refuser un nouveau stérilet après traitement antibiotique parce qu’un fonctionnaire fédéral avait estimé qu’un stérilet (le premier) devrait durer cinq ans.

    Une patiente ‘blanche’, régie par la RAMQ, n’est pas sujette à ces restrictions stupides.

    On a refusé de considérer ma plainte au nom de cette patiente parce que la patiente devait porter plainte elle-même. Et quand celle-ci est devenue enceinte, je lui ai demandé pourquoi elle n’avait pas écrit; elle m’a avoué qu’elle ne savait pas écrire.

    Voilà le beau régime que défendent les auteurs.

  • Cyril Dionne - Abonné 17 janvier 2017 17 h 31

    La langue de bois

    Ce sont les non-dits qui détonnent dans cette missive. Évidemment, l'influence du parti libéral et de son sosie, le multiculturalisme, ne sont pas loin. Cela frise la désinformation pour ceux qui connaissent le milieu.

    Les réserves ne sont pas seulement un système d'apartheid colonial, mais sont aussi des prisons à ciel ouvert. L'argument avancé est que le gouvernement de PET de 1969 et de son livre "blanc" est non valide. Les Autochtones sont depuis plusieurs centenaires, en négociation constante avec la Couronne britannique devenue le gouvernement du ROC pour de vastes territoires qui leur appartiennent après avoir signé de bonne foi, un nombre innombrable de traités. C'était évident qu'ils ne voulaient pas de ce projet puisqu'ils allaient tout perdre pour une citoyenneté que tous et chacun de la population planétaire peuvent acquérir en quelques mois seulement.

    L'autre non-dit est sûrement le fait que l'abrogation de la Loi sur les Indiens qui est raciste et qui infantilise les Premières nations, sous-entend que la constitution devrait être ré-ouverte. Cette loi est l'une des assisses de la constitution canadienne. C'est pour cela, que notre Justin dit de "Bieber" nous fait de beaux sourires et dit clairement qu'il ne veut pas renégocier l'entente entre les Autochtones et le gouvernement du ROC.

    Ce n'est pas les sommes d'argent et les services ici et là qui vont faire une différence pour l'émancipation des premières nations, mais bien une négociation d'égal à égal. C'est la moindre des choses après avoir usurpé leur souveraineté sur des territoires qui leurs appartenaient depuis la nuit des temps. Le coroner Lefrançois a raison; ce ne sont pas l’argent et les efforts investis au cours des dernières décennies qui vont faire une différence.