Marie Rollet: être femme et pionnière

Au pied du monument consacré à Louis Hébert dans le parc Montmorency se trouvent Marie Rollet, ses trois enfants et son gendre, Guillaume Couillard.
Photo: Jean Gagnon / Wikipedia Au pied du monument consacré à Louis Hébert dans le parc Montmorency se trouvent Marie Rollet, ses trois enfants et son gendre, Guillaume Couillard.

Québec, dans le parc Montmorency, un monument est consacré à Louis Hébert. Au pied se trouvent Marie Rollet, ses trois enfants et son gendre, Guillaume Couillard.

En 2017, cela fait 400 ans qu’ils sont venus s’installer à Québec. Dans les célébrations à venir, espérons que Marie ne sera pas oubliée. Des bribes de sa vie nous sont parvenues. Des historiens lui ont accordé quelques lignes où elle figure en second plan, comme la femme de l’un des premiers colons de la Nouvelle-France. N’était-elle que cela ?

Cette Parisienne, née vers 1580, est la fille de Jean Rollet, canonnier du roi, et d’Anne Cogu. Elle s’unit à Louis Hébert, fils de Nicolas Hébert, épicier et apothicaire, et de Jacqueline Pajot, vers 1601-1602 à Saint-Germain-l’Auxerrois. Aussi né à Paris vers 1575, Louis Hébert a 27 ans et est apothicaire.

Le couple habite Saint-Germain-des-Prés, siège de la puissante corporation des apothicaires, où Marie met au monde Anne (vers 1602-1619), Guillemette (vers 1608-1684) et Guillaume (1614-1639). Ces naissances sont espacées au rythme des absences de Louis, parti en Nouvelle-France avec Samuel de Champlain.

Le Nouveau Monde

Ils sont mariés depuis environ 4 ans quand Louis part la première fois pour Port-Royal. Il signe une procuration générale en sa faveur devant notaires le 24 mars 1606. Le 8 août, Marie vend leur maison du chemin de la Petite-Seine à Marguerite de Valois pour un peu plus de 2000 livres. Où s’installe ensuite la famille ?

En 1617, Champlain est à Paris. Il y rencontre Louis et lui obtient un contrat avec la Compagnie du Canada pour défricher la terre et exercer son métier d’apothicaire en Nouvelle-France. Toute la famille sera logée et nourrie.

Hébert vend sa maison. Marie participe sans doute à la décision, les enfants étant mineurs. Elle doit s’assurer de ne pas les exposer à des dangers simplement pour satisfaire les passions de son mari. Louis souhaite s’installer en Amérique depuis son premier voyage. Ils ont eu 11 ans pour réfléchir.

À Honfleur, la famille constate que les conditions d’engagement sont moins intéressantes que prévu. Hébert signe tout de même le 6 mars 1617 le contrat qui les lie pour 2 ans. Le 11, Louis, Marie, leurs enfants, son frère Claude et leur domestique Henri, embarquent sur le Saint-Étienne. Champlain, François Gravé et le père Le Caron sont aussi à bord.

Après une difficile traversée de 3 mois, le navire arrive à Tadoussac à la mi-juin. Ils auraient ensuite remonté le fleuve en barque et seraient arrivés à Québec en juillet. Une maison est rapidement construite près des actuelles rues Sainte-Famille et Couillard. Marie assiste son mari dans ses tâches d’apothicaire et de cultivateur. Elle joue aussi un rôle important dans la société française naissante, accueillant Hélène Boullé ou étant marraine d’Amérindiens et d’Amérindiennes lors de leur baptême catholique. Marie sait lire et écrire. Elle ne correspond pas à l’image de la parfaite mère au foyer longtemps mise en avant.

Remariage

En 1620, le contrat avec la Compagnie du Canada prend fin. Hébert est nommé procureur du roi par Champlain. Marie intègre alors avec lui l’élite administrative. Guillemette épouse Guillaume Couillard de Lespinay l’année suivante, le 26 août 1621.

Louis décède peu après un accident qui a lieu à l’hiver 1627. Marie hérite de la moitié de ses biens et fiefs, et Guillemette, de l’autre moitié. Il n’y a que 9 ans que la famille est installée à Québec. Cela aurait pu marquer son retour en France. Mais la veuve Hébert reste.

Elle se remarie 2 ans plus tard avec le Normand Guillaume Hubou, le 16 mai 1629. Champlain assiste à l’union. Le couple n’aura pas d’enfant. Ce remariage n’est pas étranger au fait que Marie, chargée d’un fils mineur, doit trouver un appui en ces heures fatidiques de famine et d’attaques iroquoises. De plus, les frères Kirke menacent de déposséder la France du Canada au nom du roi d’Angleterre.

Québec tombe entre les mains des Anglais en juillet 1629. La famille Hubou-Couillard possède plusieurs arpents en culture. Champlain leur suggère de faire la récolte à venir. Marie, son second époux, son fils, sa fille et son gendre sont parmi les seuls à demeurer à Québec. Après le retour des Français en 1632, c’est dans la maison de Marie que la première messe sera célébrée.

Âgée de 69 ans, Marie est inhumée à Québec le 27 mai 1649. Première Européenne à s’installer en Nouvelle-France, à en cultiver le sol, elle enseigne aux enfants et tisse des liens avec les Amérindiens. Une vie hors du commun. Elle peut revendiquer sans gêne, comme Louis Hébert, le titre de pionnière. Elle reste lors de moments critiques et passe une trentaine d’années à Québec.

Personnage incontournable d’une colonie naissante, Marie Rollet s’est fait un nom. Donnons à cette femme inspirante, ancêtre de milliers de Québécois, dont le premier ministre Couillard, la place de premier plan qu’elle mérite.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons un extrait du dernier numéro de la revue Cap-aux-Diamants (hiver 2017, no 128).

 

Des commentaires? Des suggestions pour Des Idées en revues? Écrivez à arobitaille@ledevoir.com.

8 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 10 janvier 2017 06 h 03

    Très intéressant


    Je ne suis pas certain que dans quatre siècles, nos descendants auront autant d’informations à notre sujet. Dès que les journaux imprimés auront tous fait faillite, dès le ‘droit à l’oubli’ aura provoqué la destruction des actualités électroniques, de milliards de page Facebook et de gazouillis, il ne restera plus grand-chose de notre passage sur terre.

    Avant qu’on découvre au XIXe siècle comment faire du papier avec des fibres de bois, il était fait avec des fibres de chiffon. Cher et précieux, il n’était pas jeté par caprice.

    Et comme seuls des incendies (et non des guerres) ont détruit quelques officines de notaires et très peu de registres paroissiaux, le Québec est une mine d’or pour connaitre comment les gens du peuple vivaient autrefois.

  • André Beaudet - Abonné 10 janvier 2017 06 h 17

    Marie Rollet, ancêtre de milliers de Québécois ?

    Merci pour ce très intéressant article. Je préciserais cependant que parmi les plus de 8 millions de Québécois et Québécoises actuellement vivants, Marie Rollet n'est sûrement pas l'ancêtre que de milliers d'entre eux mais plutôt de plusieurs centaines de milliers d'entre eux, au moins. Je serais curieux qu'une Société de généalogie fasse le compte et je ne serais aucunement surpris que l'on atteindrait un chiffre supérieur au million ou pas loin du million rien que parmi les Québécois et Québécoises actuellement vivants. Auxquels on pourrait rajouter tous ces Américains des États-Unis qui sont également parmi ses descendants et descendantes. Marie Rollet, c'est plus qu'un momument à elle toute seule qu'elle mériterait. Le Gouvernement du Québec devrait crééer le titre officiel et hautement honorifique de "Mère de la nation" pour elle, pour les Filles du Roi et pour quelques autres qui sont venues fonder le Québec.

  • Gilbert Bournival - Abonné 10 janvier 2017 08 h 37

    Faire mieux connaitre notre histoire

    Excellente idée de faire mieux connaitre notre histoire. Ce que vous faites déjà par votre article dans le Devoir. Continuez et stimulez d'autres historiens à nous raconter d'ou nous venons.

    Merci de votre participation à notre enrichissement.


    Gilbert Bournival

  • Gilles Théberge - Abonné 10 janvier 2017 10 h 32

    Elle tisse des liens avec les amérindiens...

    Nombreux étaient les gens qui "tissaient des liens avec les amérindiens" à l'époque.

    Et dans le sillage de la pensée de Champlain qui voyait les fils de France marier les amérindienne et ne plus former "qu'un seul peuple"...

    Comment se fait-il que nous ayons perdu cette attitude?

    Les historiens sont muets à ce sujet, qui mériterait d'être approfondi.

    • Sylvain Auclair - Abonné 10 janvier 2017 14 h 41

      Les Anglais nous ont coupé de tout lien avec les Premières Nations.

  • Paul Toutant - Abonné 10 janvier 2017 12 h 44

    Passionnant

    Marie Rollet, quel sujet passionnant pour une éventuelle grande série télévisée. Elle est un peu notre grand-mère à tous, ou presque. Allez, scénaristes, à vos plumes!

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 12 janvier 2017 14 h 54

      Je suis d'accord, M. Toutant.