L’éducation est un art

«Il y a fort à parier qu’un quelconque “Institut d’excellence en éducation” ne soit qu’une nouvelle manière de faire parler entre eux des individus qui continuent de croire à la possibilité de solutions universelles aux problèmes de l’éducation», estime Yvon Corbeil.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Il y a fort à parier qu’un quelconque “Institut d’excellence en éducation” ne soit qu’une nouvelle manière de faire parler entre eux des individus qui continuent de croire à la possibilité de solutions universelles aux problèmes de l’éducation», estime Yvon Corbeil.

Comme pourrait l’avoir dit Laplace à Napoléon au sujet de Dieu, ce qui ne permet pas de prédire n’a guère d’utilité scientifique. Voilà l’épine qui s’enfonce dans la chair des sciences dites « humaines » depuis leur naissance et dont on aurait peut-être allégé la souffrance si, en français tout au moins, on ne les avait pas affublées de ce vocable de « sciences », qui a tout pour les jeter dans les affres d’un complexe d’infériorité. Car les humanities ne savent pas prédire.

Ce qui est vrai des sciences humaines en général l’est donc tout autant des « sciences de l’éducation », lesquelles tentent de raisonner universellement sur l’ensemble de ces cas particuliers que forme chaque cheminement éducatif individuel. C’est un triste constat pour nous, « hommes théoriques », que de nous aviser, à l’usage et sur le terrain, que les méthodes éducatives issues des « sciences de l’éducation » sont toutes inopérantes puisqu’elles fonctionnent toutes… parfois. Le désarroi dans lequel nous sommes alors plongés nous invite à reconsidérer l’intérêt que nous pouvions porter à la « science » éducative et nous oblige à nous préoccuper de ce qui est au coeur de notre tâche, c’est-à-dire l’élève ou l’étudiant.

Voilà pourquoi il y a fort à parier qu’un quelconque « Institut d’excellence en éducation » ne soit qu’une nouvelle manière de faire parler entre eux des individus qui continuent de croire à la possibilité de solutions universelles aux problèmes de l’éducation, et s’escriment à en faire la promotion.

Il est contradictoire d’affirmer qu’un regroupement de scientifiques puisse accueillir en son sein un « large pluralisme conceptuel » comme l’affirme le professeur Julien Prud’homme (« La science doit devenir un outil essentiel en éducation », Le Devoir, 23 décembre 2016), alors que tout regroupement de ce genre — science oblige — se donne nécessairement pour tâche d’éliminer le faux pour ne retenir que ce qui est déclaré « vrai ». Si le pluralisme peut s’exprimer, il ne peut guère suggérer et certainement rien décider. Il l’est aussi d’affirmer que « ce sont des dérives idéologiques et politiques qui réduisent actuellement l’autonomie des enseignants et minent la réussite de nos enfants », mais de croire en même temps qu’un regroupement de scientifiques pourra y changer quelque chose.

Les dérives éducatives actuelles tiennent d’abord au fait que, soumise aux diktats de l’État, l’éducation est devenue formation et qu’elle a abandonné sa mission première au profit de la seconde : acquérir des compétences pour exercer un emploi. Elles naissent également dans l’orbe de l’illusion qui laisse croire à certains intervenants qu’en éducation, une approche « scientifique » est nécessairement meilleure que toute autre, et ce, tout simplement parce qu’elle est scientifique… Une approche qui, pour peu qu’on y réfléchisse, ne peut mener à terme qu’à la mise au point d’une nouvelle « réforme », laquelle enterrera celle qui enterrait déjà la précédente.

« Il n’y a de science que de l’universel », écrivait Aristote. Que cela heurte ou pas notre volonté de maîtriser le monde par la raison, force est d’admettre que l’éducation est un art, et non une science. Tant qu’on ne l’aura pas compris et admis en haut lieu, les efforts déployés pour en corriger les « dérives » prendront la forme d’« instituts » ou de regroupements de spécialistes en « sciences de l’éducation » qui ne font que retarder cette nécessaire prise de conscience.

8 commentaires
  • Jacques Lamarche - Abonné 5 janvier 2017 02 h 19

    La pédagogie, une science empirique!

    L'art de l'enseignement tient à mille facteurs, le plus délicat à contrôler étant le rapport maître-élève ou le climat de travail. Il tient à la personnalité de l'enseignant comme à celle de ses vingt ou trente élèves, à leur âge, à leur milieu de vie, à leurs aptitudes, à leurs motivations, à leur histoire, ... C'est dire toute la complexité des conditions dans lesquelles le spécialiste doit opérer! La science jamais ne pourra trouver des solutions quantifiées à des problèmes aussi compliqués, ou encore ne pourra trouver le seul chemin qui assure le progrès et mène au succès. C'est l'enseignant, sur le terrain, qui a le plus de chance d'y arriver!

    Aussi il faudrait, d'abord, s'interroger sur le niveau de liberté qui lui est accordé, ntamment au primaire!!

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 5 janvier 2017 10 h 12

      Je suis bien d'accord avec vous M.Lamarche.Ainsi je crois qu'il est plus facile de pratiquer la médecine,de soigner sauf peut-etre la psychiatrie qui en quelque sorte se rapproche davantage avec l'enseignement .On connait mieux de jour en jour le fonctionnement du corps humain alors que celui du cerveau et son comportement sont surement plus difficiles a saisir.Pour enseigner vaut mieux etre artiste qu'artisan ce qui n'est pas donné a tous.

  • Benoît Tremblay - Abonné 5 janvier 2017 04 h 03

    La dérive scientifique

    En éducation, comme en santé d'ailleurs, l'utilisation de données probantes est devenues une dérivation de la réalité. Les données probantes ne devraient être qu'un outil parmi d'autres pour acquérir des connaissances dans "l'Art" d'enseigner et de soigner. La méthode dite scientifique est devenu le "tout", hors duquel il n'y a point de salut. C'est la nouvelle religion qui nous maintient, dans certains domaines, dans une période de grande noirceur. Nous devons redéfinir ce qu'est véritablement la science et cesser cet éternel combat entre humanisme (spiritualité) et science. Nous avons besoin d'une véritable science, ouverte,curieuse, qui saura faire preuve d'une rigueur réaliste, tout en prenant la place qu'elle doit occupée, ni plus ni moins, dans l'ensemble des moyens de connaître et d'appliquer la connaissance. Il en va de l'avenir de nos enfants et de la planète. Sommes-nous suffisemment scientifiques pour cela?

    Benoît Tremblay

  • Jacques Tremblay - Inscrit 5 janvier 2017 06 h 39

    Excellent texte qui nous ramène à l'essentiel: l'enseignement est d'abord un art et l'éducation est beaucoup plus que de la formation utile pour futurs travailleurs.
    Jacques Tremblay
    Enseignant retraité en mathématiques
    Sainte-Luce, Qc

  • François Dugal - Inscrit 5 janvier 2017 07 h 47

    La pédagogie

    "La pédagogie, c'est du théâtre", disait mon excellent professeur d'histoire, monsieur André Thibault. Ô comment il avait raison.

  • Marc Therrien - Abonné 5 janvier 2017 10 h 05

    La recherche scientifique, un marché qui veut prendre de l'expansion

    La recherche scientifique est ce qui permet aux universités d'améliorer leurs revenus. Comme tout marché existant dans notre système économique, celui de la recherche scientifique veut prendre de l'expansion en prouvant son utilité sociale. Comme il est possible pour l'être humain chercheur-explorateur de participer activement à la recherche empirique avec la simple méthode de base de l'apprentissage par essais et erreurs, il est souhaitable qu'il puisse conserver une marge de liberté lui permettant de conserver ce qu'il juge qui fonctionne et de rejeter ce qui n'aide pas. Car il peut arriver qu'une «découverte scientifique» ne réponde pas à sa prétention d'améliorer la situation qui a fait l'objet d'une recherche.

    Marc Therrien