Du spleen à la confiance

«Il faut compter sur l’audace de ceux qui sont encore en position d’agir sur la suite des choses», soutient Jean Leahey.
Photo: Thibault Camus Associated Press «Il faut compter sur l’audace de ceux qui sont encore en position d’agir sur la suite des choses», soutient Jean Leahey.

Le déclencheur

 

« Catastrophes environnementales, terrorisme, guerres, famines, extrême pauvreté côtoyant les amas de richesses les plus extravagants… Inconsciemment, nous savons tous que le système fonce droit dans un mur […] Nous sommes peu, en contrepartie, à réussir à mettre le doigt sur l’origine du mal qui nous afflige. Cela suppose d’abord de résister au processus naturel de défense psychologique devant un problème d’une telle ampleur consistant à l’occulter complètement et à se servir du divertissement si facilement accessible pour s’économiser le découragement, le cynisme et le chagrin d’une remise en cause profonde du monde tel qu’il est. »


— Gabriel Laurence-Brook, « Réponse au spleen de 2016 », Le Devoir, 31 décembre  


Dans son texte « Réponse au spleen de 2016 », Gabriel Laurence-Brook invite les gens de sa génération à prendre lucidement conscience de l’état du monde, à discuter des enjeux vitaux qui se présentent et à prendre action. Bien loin de taire l’exigence d’adopter une telle position et de cacher les renoncements qu’il faudrait accepter pour s’arracher à la morosité et au confort soporifique qu’il observe dans le monde actuel, il nomme crûment la rupture que cela impliquerait avec les « normes » suivies par la majorité de ses condisciples qui, selon lui, s’enlisent dans la matérialité et le plaisir facile. Il est conscient qu’il pourrait ne pas se faire que des amis en tirant ainsi la sonnette d’alarme quant aux risques de catastrophe qui guettent notre civilisation et à la responsabilité qui leur incombe d’agir, vu leur âge.
 

Monsieur Laurence-Brook cherche ainsi à s’inscrire dans la longue suite des initiatives humaines pour s’adapter au monde, ce qui a créé la civilisation et les civilisations qui ont justement « sauvé le monde », mais à la condition que les humains s’attachent constamment à trouver l’équilibre entre préserver leur civilisation et la transformer pour survivre aux défis constants de l’existence, ce qui malheureusement ne s’est pratiquement jamais fait dans l’harmonie, dans le consensus, dans la paix ; des exemples innombrables viennent rapidement à l’esprit. Il nomme, avec lucidité pourrait-on dire, les remises en cause quelque fois radicales qu’il faudrait faire de notre monde tel qu’il est pour prendre le relais dans la préservation de la civilisation impliqueraient des changements majeurs, difficiles en tout cas, dans nos confortables acquis.

Recette

C’est ainsi que le monde s’est construit, à travers des « choix » qui n’ont pas toujours été les meilleurs, sans doute, mais avec lesquels il faut vivre d’une génération à l’autre, d’un millénaire à l’autre même. Jusqu’ici, la recette a permis à l’humanité de survivre et il faut compter, comme le pense monsieur Laurence-Brook, sur l’audace de ceux qui sont encore en position d’agir sur la suite des choses. Sa tâche d’alerter et de mobiliser les éléments créatifs de sa génération n’est pas mince, évidemment, même s’il n’est heureusement pas le seul à chercher à le faire. Le relent de pessimisme ou d’angoisse que l’on sent dans son texte pourrait-il s’atténuer s’il entendait dans l’histoire du monde, en écho à sa quête, les débats émotionnels qu’a suscités chez d’autres le même désir que le sien ?

Dans l’un de ses derniers livres, François Cheng (Oeil ouvert et coeur battant), un très fin observateur des civilisations orientales et occidentales, lui offre un écho à ses préoccupations : « Car à une époque comme la nôtre, où règne souvent le cynisme, ou un hédonisme sans frein, celui qui se propose de chanter la vertu n’a pas forcément le beau rôle ; il court le risque de se montrer plus ou moins naïf. De nos jours en effet, lorsqu’on dit de quelqu’un qu’il est vertueux, on ne le fait pas sans un certain ton de condescendance, comme si l’on voulait signifier qu’il s’agit là d’une personne un peu contrainte, un peu rigide, qui ne sait pas tout à fait profiter des avantages et des plaisirs qu’offre la vie. »

Quelques pages plus loin, Cheng énonce des circonstances où « le mot vertu […] prend son sens originel, celui d’un agir efficace ». C’est bien ce que recherche monsieur Laurence-Brook, de susciter la vertu chez ses semblables et, comme lecteur, il est réconfortant de penser, sinon de constater que de tout temps il y a eu un espace fertile pour l’émergence de ce qu’il prône, ce qui n’a jamais, pour autant, empêché les doutes…

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