Réponse au spleen de 2016

«Nous, la jeunesse, sommes la seule force de renouveau en ce monde, et si le moule qu’on nous tend ne nous fait pas, taillons-le jusqu’à ce qu’il soit assez grand pour nos idées et nos aspirations», écrit Gabriel Laurence-Brook.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Nous, la jeunesse, sommes la seule force de renouveau en ce monde, et si le moule qu’on nous tend ne nous fait pas, taillons-le jusqu’à ce qu’il soit assez grand pour nos idées et nos aspirations», écrit Gabriel Laurence-Brook.

Nous sommes plusieurs à ressentir intuitivement que quelque chose ne tourne vraiment pas rond dans notre société. Chaque jour apporte son lot de nouvelles nous parvenant comme autant de symptômes d’un monde en déroute. Catastrophes environnementales, terrorisme, guerres, famines, extrême pauvreté côtoyant les amas de richesses les plus extravagants… Inconsciemment, nous savons tous que le système fonce droit dans un mur. À preuve, tous les films post-apocalyptiques et autres histoires de zombies nous montrant des protagonistes tentant de survivre, d’une façon ou d’une autre, à la fin de la civilisation et au retour à l’état de nature que cela suppose, où l’homme est un loup pour l’homme et où on finit par s’entretuer pour les dernières ressources qu’il reste à posséder.

Nous sommes peu, en contrepartie, à réussir à mettre le doigt sur l’origine du mal qui nous afflige. Cela suppose d’abord de résister au processus naturel de défense psychologique devant un problème d’une telle ampleur consistant à l’occulter complètement et à se servir du divertissement si facilement accessible pour s’économiser le découragement, le cynisme et le chagrin d’une remise en cause profonde du monde tel qu’il est. Il faut véritablement souffrir d’une certaine forme de masochisme, ou d’un sens aiguisé du devoir envers ce qui est plus grand que soi, pour persévérer dans cette recherche apparemment perdue d’avance qu’est celle d’une solution à l’effondrement global qui pointe à l’horizon.

Quête de sens

Il s’en trouve pourtant pour qui cette recherche répond à l’un des besoins les plus essentiels de l’être humain qu’est celui de la quête de sens. Ce sont des gens pour qui l’expression « sauver le monde » n’a rien d’une accusation condescendante et infantilisante, mais représente plutôt un objectif des plus nobles auquel consacrer sa vie. Cet objectif sert en même temps de boussole aux plus jeunes pour s’orienter dans le fouillis de choix et de possibilités que leur offre la société moderne, au moment de choisir leur domaine d’études et l’occupation de leur temps. Car la jeunesse, et ce à quoi elle emploie son temps, a de tout temps été le moteur de changement social le plus puissant et constitue un potentiel à l’ampleur souvent insoupçonnée des principaux intéressés. Quelle tristesse est-ce donc de constater que la plus grande partie d’entre nous succombe aux plaisirs artificiels de l’enivrement et du divertissement virtuel ; que même les esprits les plus prometteurs de la génération montante n’échappent pas à ce gaspillage quotidien d’autant d’heures qui, additionnées, pourraient nous faire accomplir de si grandes choses.

L’emploi du temps de chacun d’entre nous est donc devenu un combat quotidien en soi, et chaque heure consacrée à autre chose qu’au ramollissement et à la passivité doit être vue comme une victoire. Il nous faut trouver la motivation de penser chacun de nos choix en fonction de l’emploi le plus utile de notre temps vis-à-vis de cette tâche qui nous incombe, et non en fonction des fins normalement encouragées, telles que l’enrichissement rapide ou la poursuite d’une carrière valorisante. Il faut être prêt à ce que tous ces efforts ne soient pas reconnus, voire carrément ridiculisés.

Un devoir

Mais notre motivation réside dans ce devoir de perpétuation du monde qui est le propre de chaque génération d’êtres humains. Ce « monde » n’est rien d’autre qu’une fabrication humaine composée de toutes les créations, les institutions, les connaissances et les moyens techniques qui constituent ce qu’il y a de proprement humain dans l’humanité. C’est en un mot la civilisation, en tant qu’expérience d’organisation collective et évolutive d’êtres dotés de cette Homo faber, cette fibre d’ingéniosité qui nous permet d’apporter quelque chose de nouveau au monde et de créer un sens à partir de ce qui ne serait autrement que matière inerte et sans intérêt ou mécanismes déterministes.

La simple existence de ce monde, accident improbable d’un Univers si hostile dont il constitue pourtant le parachèvement, est une chose belle et grande qu’il nous faut chérir comme le legs le plus important de toutes ces générations qui nous ont précédés. Ce legs nous est confié à la naissance et nous sommes forcés soit de le conserver tel qu’il est, soit de le transformer à notre guise ; mais en aucun cas ne nous est-il permis de le laisser s’effondrer sans être responsable de l’une des pires tragédies qu’on puisse imaginer. L’Art, la Science, le Beau et le Vrai, ainsi que tout ce qui a jamais été pensé, imaginé, recherché ou compris par l’humain, n’ont de sens qu’au sein de la civilisation.

Faire oeuvre utile

Toute autre considération métaphysique n’a donc que très peu d’importance lorsqu’il s’agit de sauvegarder ce qui rend possible l’existence même de la métaphysique. De même pour tous les petits débats auxquels se prêtent confortablement nombre de gens qui ne se doutent ou ne se soucient guère du fait que la condition matérielle de tout débat est en train d’imploser sous leurs pieds. Car l’effondrement de la civilisation signifierait la disparition du réseau d’humains liés entre eux par la parole qui est nécessaire à toute recherche de l’universel, et le retour subit au désordre et à une vie de soumission à l’empire de la nécessité.

Avec le temps qui presse, notre génération est donc soumise à l’utilité. Nous nous devons de faire oeuvre utile, de trouver le meilleur moyen de provoquer les changements d’ampleur qui s’imposent, dans l’espoir de pouvoir sauvegarder ce qui peut encore l’être. Cet espoir est mince, mais il existe. Le système auquel nous faisons face, qu’importe sa complexité ou la profondeur de son emprise, a été construit de main d’homme et il peut être remodelé de la même façon, surtout si on y ajoute cette fois toutes les mains de la gent féminine. Il nous faut seulement trouver un levier, un point d’appui et, comme Archimède, nous pourrons soulever le monde.

Conscience historique

Contre le sentiment d’impuissance et l’argument de tous ces pseudo-réalistes qui nous feront valoir l’impossibilité de la chose, il nous faut nous armer intellectuellement d’une bonne conscience historique. Le monde autour de nous n’a pas toujours été comme cela et l’histoire est riche d’expériences et d’idées qui doivent être réhabilitées et remises au goût du jour, ne serait-ce que pour briser cette impression d’immuabilité qu’on nous enfonce dans le crâne à grands coups de discours sur la fin de l’histoire. L’histoire n’est pas terminée, elle est à écrire, et les seules limites à notre action et à notre pensée sont celles que nous y admettons.

En définitive, prenons sur nous de cesser d’occulter les problèmes, d’en parler à chaque occasion, et d’agir en conséquence — parce qu’il faut qu’on se parle, oui, mais il faut surtout agir ! Nous, la jeunesse, sommes la seule force de renouveau en ce monde, et si le moule qu’on nous tend ne nous fait pas, taillons-le jusqu’à ce qu’il soit assez grand pour nos idées et nos aspirations. Enfin, prenons conscience du rôle qui incombe à notre génération, que tant d’analystes ont voulu baptiser, sans se rendre compte qu’elle n’est, en fin de compte, rien d’autre que la génération de la onzième heure.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

23 commentaires
  • Benoît Tremblay - Abonné 31 décembre 2016 04 h 40

    Vers une évolution qui a du sens

    Bravo Gabriel pour cet article d'un réalisme tranchant et porteur d'espoir. Je retiens entre autres, la quête de sens dans l'action et l'humanisme retrouvé. Oui, cela peut se faire dès maintenant, pas à pas, en autant que toutes les forces vives qui visent un même objectif s'unissent. Et c'est là le véritable défi. Les jeunes peuvent être le catalyseur tout en assurant le "leadership". D'autres générations peuvent également y jouer un rôle important afin d' éviter de jeter une fois de plus le bébé avec l'eau du bain; trouver un juste équilibre entre jeune d'âge et "jeune dans la tête". De mon expérience, plusieurs jeunes ne veulent pas de cette quête de sens et s'enferment dans une course à l'individualisme où chacun peu dicter ses points de repères. Ne serait-il pas préférable de favoriser l'union de plusieurs générations qui pourraient se demander: Qu'est-ce qui est juste actuellement et que nous devons conserver? Qu'est-ce qui doit être modifié? Qu'est-ce qui doit être enlevé complètement? Qu'est-ce qui doit être ajouté? Comment intégrer tout cela dans l'action quotidienne? Pour moi la quête de sens c'est de vivre de mieux en mieux entre êtres humains. C'est le sens que je donne au mot "spiritualité". Saurons-nous relier ces forces sous la "gouverne" d'une jeune génération? Tous pour un et un pour tous! Maintenant et pour les générations à venir.

    Benoît Tremblay

    • Loyola Leroux - Abonné 2 janvier 2017 18 h 27

      Voila on nous en sommes rendus quand Le Devoir nous présente en 1e page Gabriel Nadeau-Dubois qui fait partie de ''l'élite'' qui organise des réunions de cuisine au Québec.

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 31 décembre 2016 08 h 06

    Jeunesse

    Mon cher Gabriel Laurence-Brook - Étudiant, Québec. Laissez-moi vous faire une suggestion : Cessez de vous fier à ce que certains analystes disent de vous et soyez «vous-même». Il est de plus en plus fréquent que les analystes se trompent; soyez cette autre preuve. Cessez de lire l'Histoire et «écrivez-là». Attention seulement de ne pas tomber dans les mêmes chausse-trappes que nous, les plus vieux (maintenant). Répéter n'importe quel système déjà essayé n'est pas une avancée; sortez des sentiers battus et évitez les faux rêves venant du passé, ils n'ont pas marché.
    «Si votre idée ne vous semble pas folle, c'est parce que vous n'allez pas assez loin» Einstein. (Même lui s’est trompé car sa théorie sur la relativité générale n’est que locale).
    Le truc avec les «penseurs originaux» est qu’ils ont été «originaux»; ils n’ont pas écrit, ni copié, ni redit ce qui «est», mais ouvrirent ce qui «sera». Tous ceux qui ont transformé notre passé ont refusé «leur passé». Regardez en avant; faites «autre chose», ou faites-le «autrement». Ce n’est surement pas aux plus vieux de vous dire «quoi» ni «comment» car… nous nous sommes tous gourés; «ces preuves» sont indéniables.
    Et si vous êtes cette «génération de la onzième heure», il est grand temps que vous preniez les rênes; y a 8 mille ans d'Histoire à réparer. Y a de l’ouvrage.

    «Les seules limites à notre action et à notre pensée sont celles que nous y admettons». Alors... n'admettez rien !
    Ces «Penseurs originaux» n'ont «rien admit».

    Petite pensée : Nous sommes maintenant 5 ans après la fin du monde annoncée.
    Bonne année.

    PL

  • Marguerite Paradis - Inscrite 31 décembre 2016 08 h 47

    VIEILLE RAMEUSE DISPONIBLE

    Salut Gabriel,
    Mon miroir me dit que je ne suis pas de la « jeunesse », mais, si tu le veux bien, je suis totalement prête à ramer avec toi et tous les autres pour un monde meilleur.
    Au plaisir,
    Marguerite Paradis

  • Claude Trudel - Abonné 31 décembre 2016 09 h 03

    Appréciation


    Une réflexion étayée et humaniste, constructive et exemplaire. Félicitations !

  • Bernard Dupuis - Abonné 31 décembre 2016 10 h 48

    Au diable Fukuyama

    Je trouve formidable qu’un jeune d’aujourd’hui tienne un discours qui va à l’encontre de celui de ces faux hégéliens qui nous prédisent, le plus sérieusement du monde, la fin de l’histoire sous l’influence de la raison instrumentale et du capitalisme triomphant.

    Il me semble rafraichissant d’entendre parler de «la civilisation», de ce «legs» qui nous est confié et que «nous sommes forcés soit de le conserver tel qu’il est, soit de le transformer à notre guise». Cela nous change du ressentiment de la génération actuelle à l’endroit des «baby-boomers» et des générations précédentes.

    Bernard Dupuis, 31/12/2016

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 31 décembre 2016 12 h 39

      Il fut un temps où ce furent les «baby-boomers» qui étaient les révolutionnaires. Ce «dernier legs» fut instauré par eux parce qu'ils ont refusé celui d'avant. L'Histoire finalement ne fait que se répéter. Le ressentiment de la jeunesse envers ses prédécesseurs jonche l'Histoire humaine depuis ses débuts; il ne faut que la lire pour s'en rendre compte.
      Hier n'est pas comme aujourd'hui... et pourtant les similitudes sont frappantes. Comme disait quelqu'un : «La révolution se fait avec des souliers cloutés neufs sur de jeunes pieds vaillants, la déchéance en pantoufles usées au bout de jambes fatiguées ou se prélassant (mais ceux qui portent ces pantoufles ont déjà porté souliers cloutés).
      La jeunesse n'invente pas la révolte, elle ne fait que la «reproduire».

      Nous verrons ce qu'ils regretterons quand ils seront devenus «vieux» à leur tour poussés par de futurs jeunes qui n'accepterons pas ce qu'ils ont accompli; patience, ça viendra.

      PL

    • Bernard Dupuis - Abonné 1 janvier 2017 21 h 27

      Voilà qu’on nous revient avec la dialectique des générations. Sommes-nous sérieusement condamnés à la platitude de l’éternel recommencement? Le ressentiment de la jeunesse actuelle à l’endroit des »baby-boomers» n’est-il pas un précédent dans l’histoire québécoise? À tel point qu’il a fallu un néologisme pour décrire le phénomène: «l’âgisme». Il n’est plus question de sexisme ni de racisme, mais d’âgisme. Nous avions déjà parlé de «conflits des générations», mais jamais d’«âgisme».

      Non seulement aujourd’hui n’est pas comme hier, mais demain ne sera pas comme aujourd’hui. La prochaine génération en aura-t-elle fini de l’âgisme? L’histoire humaine n’est pas que l’éternelle reproduction fatale du même. Le nazisme, le fascisme, aujourd’hui La Syrie ont fait reculer l’histoire aux temps les plus rapprochés de l'instinct prédateur. Toutefois, le pessimisme est-il la solution?

      Pour durer et pour qu'elle ne s’effondre pas une fois pour toutes, l’humanité a eu besoin de la transmission d'une sorte de conscience culturelle, technique et scientifique différente de celle d'hier, mais aussi de celle d'aujourd'hui. S’il fait peur d’appeler cela de l’optimisme, nous pouvons opter pour l’expression «un réalisme courageux».

    • Christian Montmarquette - Abonné 2 janvier 2017 07 h 33

      À Bernard Dupuis,

      "Sommes-nous sérieusement condamnés à la platitude de l’éternel recommencement? (...) le pessimisme est-il la solution? " - BD

      En tous cas, avec Pierre Lefebvre comme éteignoir...

      - Vous allez être servi!

      Rarement ai-je entendu un esprit aussi rabat-joie et conservateur.

      Christian Montmarquette