Le Devoir d'équité

«On a bel et bien affaire à un parti pris collectif et individuel, conscient ou non, en faveur des productions des hommes», écrit Lori Saint-Martin.
Photo: Daniel Roland Agence France-Presse «On a bel et bien affaire à un parti pris collectif et individuel, conscient ou non, en faveur des productions des hommes», écrit Lori Saint-Martin.

Au même titre que les hommes, les femmes sont citoyennes, créatrices, consommatrices de culture et contribuables. Dernièrement, des voix se sont élevées pour exiger plus de parité entre les sexes dans plusieurs domaines culturels (cinéma, théâtre, arts visuels, etc.). Qu’en est-il de la parité dans le cahier Livres du Devoir ?

Au cours de dix semaines, entre la première semaine d’octobre et la première semaine de décembre 2016, 68 % des comptes rendus publiés portaient sur un livre d’homme, 32 % sur un livre de femme. La disproportion est flagrante, choquante. Pire, sept des huit auteurs qui ont eu droit au grand article de la couverture (les deux autres éditions portaient plutôt sur une thématique) étaient des hommes : 87,5 % du total. La seule femme en couverture était Leïla Slimani, l’une des très rares femmes à remporter le prix Goncourt (décerné à quatorze hommes — 82 % des lauréats — et à trois femmes depuis 2000).

Impossible d’imaginer que les livres des hommes sont réellement sept fois plus nombreux ou sept fois meilleurs que ceux des femmes. Mais alors, comment expliquer la surreprésentation masculine à cette page prestigieuse entre toutes, et dans le cahier en général ?

Voici un élément de réponse : en 2015, selon Femmes canadiennes dans les arts littéraires (FCAL), organisme qui tient des statistiques sur trente journaux et périodiques culturels, 70 % des recensions publiées dans Le Devoir étaient signées par un homme. Ce déséquilibre explique en grande partie les autres : les hommes ont consacré trois fois plus d’articles à des livres d’hommes qu’à des livres de femmes (65 % contre 21 % ; selon le calcul FCAL, les livres à auteurs multiples sont classés à part). On a clairement affaire ici à un parti pris en faveur du masculin, un boy’s club non déclaré ; certains chroniqueurs réguliers parlent presque exclusivement de livres écrits par des hommes. Si les collaboratrices ont privilégié elles aussi les livres écrits par les hommes (50 % de leurs textes contre 37 % consacrés aux livres de femmes), elles se sont montrées beaucoup plus équilibrées et donc plus égalitaires dans leurs choix. Augmenter la proportion de chroniqueuses serait donc un premier pas vers davantage d’équité.

Enfin, les photos : si le cahier Livres représente les hommes sans égard à leurs attributs physiques — beaucoup sont âgés, bedonnants, voire mal lavés ou avachis avec les pieds posés sur une table basse —, les femmes sont le plus souvent jeunes, minces, attirantes et tirées à quatre épingles.

On ne parle pas ici de détails sans conséquence. Une publication prestigieuse comme le cahier Livres du Devoir jouit d’un pouvoir considérable : elle fait et défait les réputations, consacre ou démolit, amplifie certaines voix et en réduit d’autres au silence. Chaque étape de la carrière littéraire se construit à partir de la précédente : il faut d’abord être publié, puis recensé positivement, pour obtenir des prix, voir ses oeuvres être enseignées et étudiées par la critique universitaire, toutes étapes vers une consécration durable. Si les femmes sont déjà sous-représentées aux échelons inférieurs, quelles sont leurs chances de « monter » ? Après le plafond de verre, le plafond de papier ?

Mes recherches de l’automne 2015 indiquent qu’en la matière, Le Devoir se compare avantageusement à El País, le principal quotidien d’Espagne (24 % des recensions consacrées à des livres de femmes) et à Clarín, d’Argentine (21 %) ; il fait un peu mieux que Le Monde des livres (28,6 %). En revanche, il est nettement moins égalitaire que les grands quotidiens de langue anglaise — le New York Times (41 %) et le Globe and Mail (43 %). Sauf exception, selon FCAL, ce sont les publications québécoises recensées (y figurent aussi Spirale, Lettres québécoises, Liberté et Nuit blanche) qui font baisser la moyenne nationale (environ 52 % de livres écrits par un homme et 40 % par une femme).

Précisions qu’on ne parle pas, ici, d’un complot. Personne ne dit aux journalistes : « Hé, les gars, allez-y, marginalisez les livres de femmes. » Mais on a bel et bien affaire à un parti pris collectif et individuel, conscient ou non, en faveur des productions des hommes, implicitement considérées comme plus importantes, plus universelles et plus dignes d’attention.

J’aime Le Devoir, dont je suis une fidèle abonnée depuis très longtemps. Je me permets cette critique parce que c’est un excellent journal dont l’idéal démocratique et pluraliste n’est pas encore réalisé dans ses pages littéraires.

 

 

Réponse du responsable des contenus littéraires

 

Nous partageons entièrement vos préoccupations sur l’importance de la représentation des femmes dans les pages du Devoir. La une du cahier Livres analysée en détail le confirme d’ailleurs. Sur les 60 sujets traités entre le 10 septembre et le 17 décembre dernier, 28 reposaient sur des livres écrits par des femmes, soit 46,6 %. Les thèmes étaient variés, allant de la poésie de Louise Dupré ou de la prose de Sophie Bienvenu à la philosophie politique de Myriam Revault d’Allonnes, en passant par les fictions d’Alice Michaud-Lapointe, les créations littéraires de Perrine Leblanc, de Maya Ombasic, la fiction sociale d’Imbolo Mbue ou encore la bande dessinée, avec, dans l’édition du 10 décembre, un portrait par la bédéiste Catel Muller de Joséphine Baker, égérie des années folles, incarnation s’il en est une de la femme libre et libérée, ouverte sur le monde et sur le respect des différences.

Ces articles ont rayonné sur l’ensemble de nos plateformes numériques dans une nouvelle dynamique de diffusion et de consommation de l’information. Dans ce contexte, on ne saurait réduire la valeur d’un contenu à un seul emplacement dans une page papier. Les façons de s’informer changent. Le Devoir change aussi, tout en restant un témoin privilégié des réalités sociales en mouvement, avec un parti pris pour l’intelligence et la préoccupation quotidienne d’assurer une présence forte des voix qui pensent le monde dans sa diversité, y compris celles des femmes, et ce, dans toutes les sections du journal.

— ​Fabien Deglise

7 commentaires
  • Véronica Ponce - Abonnée 29 décembre 2016 09 h 48

    Une critique à prendre au sérieux!

    Bravo pour cette lettre qui met le doigt sur un réel bobo. J'éprouve un malaise depuis très longtemps à ce sujet. Je ne comprends pas la réponse de M. Deglise, qui pour étouffer (ou contourner?) le problème, se félicite d'une pseudo-parité qui met sur un même plan les grands reportages en une avec couverture et photo demi-page vs. un entrefilet de quelques lignes. J'espère que la réflexion se fera vraiment au Devoir pour tirer ce journal vers le haut, plutôt que de chercher à étouffer le problème. Mes meilleurs voeux à toutes... et tous!

    • Johanne Tremblay - Abonné 29 décembre 2016 14 h 10

      D'accord avec vous!
      Je ne sais pas si la chose vous a frappé autant que moi, mais dans le cahier suivant, Fabien Deglise présente les 6 ouvrages qui, selon lui, on marqué 2016 : tous des hommes.

    • Martin Croteau - Abonné 30 décembre 2016 23 h 01

      Je suis tout à fait d'accord ; je crois que la réflexion doit se faire et cesser de prétendre s'être faite.
      La réponse de M. Deglise montre qu'une véritable écoute n'y est pas et que la réflexion à ce sujet stagne. Les femmes ne sont pas une communauté - ou un genre littéraire (!)-, elles appartiennent à toutes les communautés. Leur laisser la place qui leur revient n'est pas de la charité mais une façon de rendre compte de la multiplicité des réflexions sur le monde - ce que semble vouloir faire Le Devoir.

  • Jérôme Faivre - Inscrit 29 décembre 2016 11 h 01

    Revue de littérature

    Cette analyse purement quantitative est bien dans l'air du temps: des statistiques et des cibles chiffrées, avec naturellement l'inévitable anglicisme du «plafond de verre» et l'opposition inclusif-exclusif. Si on appliquait le même raisonnement aux pages culture, politique, société, économie etc., on découvrirait bien d'autres inégalités de genre. Pire encore, si on affinait l'exercice par religion, appartenance ethnique, époque etc, les indignations seraient multipliables à l'envi. Il suffit d'avoir un bon chiffrier.

    De mon coté, je regrette que les pages du Devoir ne traitent pas assez régulièrement de science-fiction et de fantastique, ou encore de bande dessinée, genres souvent méprisés par les tenants de la «Littérature». Pourtant ces domaines sont souvent encore plus riches que la littérature au sens habituel car ils permettent de décliner les mêmes composantes, mais à l'infini.
    Ces uchronies, utopies, fictions spéculatives et autres mondes possibles sont également moins explorés par la gente féminine, que ce soit du coté des auteures, des lectrices ou encore des critiques. Mauvais genres, sous-genres probablement, mais alors que faire ? Est ce que je vais demander un quota de science-fiction et de BD combiné à un quota assurant l'égalité des sexes?

    Le problème plus urgent me semble plutôt être celui du déclin global de la littérature et de la culture, de la perte de son aura sociale, de l’affaiblissement de son lectorat, de la valeur et du prestige du livre lui-même.
    Peut-être que la diversité littéraire est probablement à considérer de façon plus qualitative et holistique que simplement statistique. Comme dans les «revues de littérature» (autre joyeux anglicisme), le nombre de publications scientifiques n'est pas assurance de grands mouvements dans la pensée humaine, quel que soit son sexe.

    Enfin, la réponse du Devoir est tout à fait juste: on ne saurait réduire la valeur d’un contenu à un seul emplacement dans une page papier.

    • Loyola Leroux - Abonné 31 décembre 2016 11 h 12

      Permettez moi d'ajouter a ce ''déclin global'' que c'est surtout le déclin chez l'élite qui est le plus a regretter. A ma connaissance, il n'y a pas de peuple chez qui la littérature ou la culture est importante.

  • Pierre Marcotte - Abonné 29 décembre 2016 12 h 02

    Bravo Fabien!

    Je me lasse de voir ces féministes/activistes compter les mots et fendre les proverbiaux cheveux en quatre dans le but de satisfaire leur conscience que la présence féminine devrait être au moins égale à la masculine, peu importe le sujet ou le champ d'application.

    Combien de mots dans la langue française sont féminins? Masculins? Les avez-vous recensés, madame? Ça doit vous titiller que certains mots sont singuliers au masculin et pluriels au féminin, question d'augmenter leur importance proportionnellement au nombre? Pour ceux qui se le demandent (j'imagine que madame les connaît), ces mots sont: amour, délice et orgue, ainsi que gens dans certains cas.
    Je crois que tous les être humains méritent d'être traités en fonction de leurs actes, et non en fonction de leurs attributs innés (race, sexe, handicap, etc.). Je ne tolère pas plus les racistes, suprémacistes ou masculinistes.
    Sur ce, madame, Joyeuses Fêtes et Bonne Année 2017!

  • Loyola Leroux - Abonné 30 décembre 2016 22 h 22

    A quand une véritable équité au Québec ?

    Ce qui me réjouis le plus en lisant l’article sur l’équité, ou sa quasi-absence, dans les pages du Devoir, entre les écrivains et écrivaines, c’est que, malgré les coupures qui affectent les universités du Québec depuis 1980 et les récentes diminutions de subventions aux chercheuses et chercheurs appartement à l’enseignement supérieur, causées par l’austérité libérale, il y a encore des universitaires qui ont le temps et les énergies pour compter le nombre de femmes dont les livres ont été recensés dans les journaux de plusieurs pays, depuis 1980. Faire une liste du nombre d’articles sur et par les auteures, le pourcentage de prix qu’elles ont gagnés, peut paraitre fastidieux, au simple mortel comme moi, mais très révélateur de la situation d’infériorité dans laquelle les femmes intellectuelles se retrouvent. Faire tout ce travail, en plus d’une lourde charge d’enseignement exige beaucoup d’abnégation.

    On pourrait pousser le raisonnement, en exigeant que les femmes soient sur représentées dans les chroniques littéraires, pendant une dizaine d’années, pour compenser et réparer le manque d’équité. D'autres éléments pourraient etre étudiés par nos chercheuses pour faire avancer la cause de l'équité, comme la différence dans l'espérance de vie entre les hommes et les femmes.