Le retour intempestif du religieux

Les commissions scolaires sont peut-être non confessionnelles, mais visiblement les sacristains n’ont pas abandonné : la religion est revenue par le soupirail d’ECR, écrit Jacques Godbout.
Photo: Michael Monnier Le Devoir Les commissions scolaires sont peut-être non confessionnelles, mais visiblement les sacristains n’ont pas abandonné : la religion est revenue par le soupirail d’ECR, écrit Jacques Godbout.

Après avoir fait abolir, en 1875, le ministère de l’Éducation, les évêques de l’Église catholique s’emparaient de l’enseignement au Québec, toutes Lumières éteintes. Cette hégémonie a tenu plus de cent ans. En 1961, le Mouvement laïque de langue française (MLF) réclamait à nouveau un ministère de l’Éducation, qui fut créé trois ans plus tard, et l’abrogation des commissions scolaires confessionnelles, qui ne disparurent que près de quarante ans plus tard, en 1998. Si les structures scolaires sont désormais linguistiques, le ministère de l’Éducation semble par contre toujours au service d’un consensus ecclésial. J’en veux pour preuve ce programme d’Éthique et culture religieuse (ECR) approuvé par le ministre et auquel je me suis heurté récemment.
 

Nous avons le bonheur de compter un arrière-petit-fils de huit ans, qui se préparait à entrer dans le système scolaire public en troisième année. Nous souhaitions l’aider dans sa démarche. Pour ce faire, nous avons acquis en librairie Toute ma deuxième année de Colette Laberge, parmi les ouvrages « conformes au programme du ministère de l’Éducation ». Ce cahier traite du français, des mathématiques, de l’anglais, des sciences et enfin d’éthique et de culture religieuse respectant les objectifs du ministère : réfléchir sur des questions éthiques, développer une compréhension du phénomène religieux et pratiquer le dialogue. […]

J’ouvre à la page 357 la première leçon, intitulée « Tes ami(e)s et leur religion ». J’explique d’emblée à mon jeune élève que tous ne croient pas au même Dieu, qu’il existe des groupes de croyants qui donnent aux dieux différents noms. « Mais c’est fou ! Dieu n’existe pas ! » me lance-t-il en me regardant avec pitié. Quentin est un garçon qui exige des réponses rationnelles. Nous sommes mal partis.

Pourquoi en effet Quentin doit-il se préoccuper de la religion de ses camarades ? Pour faire du profilage religieux ? Est-ce que la foi n’est pas du domaine privé ? Ne serait-il pas plus utile et sage, la classe réunissant des enfants d’origines diverses, de parler de géographie humaine ? Après avoir recensé la religion de ses camarades, suggère le cahier d’exercices, l’élève doit colorier un tableau graphique du nombre d’enfants qui sont de religion catholique, juive, protestante, islamique, hindoue, bouddhiste et autre (sic), et indiquer le nom de la fête la plus importante de ces religions. On voit le jupon idéologique : Quentin ne pratique pas une AUTRE religion, il n’en pratique AUCUNE !

L’école publique du Québec est laïque et neutre en apparence, mais au nom du vivre-ensemble elle assure que tous les enfants se présentent sous leurs dénominations (religieuses) diverses. À chacun(e) son étiquette, Quentin appartient donc à la catégorie « autre ». C’est cet autre, agnostique ou athée, qui n’a toujours pas sa place au Québec. Les commissions scolaires sont peut-être non confessionnelles, mais visiblement les sacristains n’ont pas abandonné : la religion est revenue par le soupirail d’ECR.

Pendant tous ces jours où Quentin et moi avons abordé le cours d’ECR, des milliers d’enseignants se retrouvaient devant leurs classes avec pareils exercices. Je serais curieux de savoir qui évalue ces démarches. La toute dernière leçon du cahier porte sur les cinq piliers de l’islam : la foi, la charité, la prière, le jeûne, le pèlerinage à La Mecque. Pas un mot de la charia. Pour faire court, l’Europe et la chrétienté se sont construites contre l’islam, mon cher Quentin, et si le terrorisme t’inquiète, on t’expliquera qu’il y a de bons musulmans et de méchants islamistes.

Au fond, peu importe ce que nous dirons du cours d’Éthique et culture religieuse, ni le ministère de l’Éducation ni même le Conseil supérieur de l’éducation n’en modifieront le contenu et les objectifs. Ce cours a été conçu dans un esprit oecuménique inspiré de Jean XXIII, avec un pari inavoué en faveur de Rome, pourvu que l’on maintienne vivante la question religieuse à l’école. L’essentiel, pour les concepteurs d’ECR, est de préserver le religieux comme liant principal du vivre-ensemble. Des philosophes sont persuadés que si les enfants ignorent le religieux, c’en est fini de la culture occidentale, car on ne saurait comprendre le sens des chefs-d’oeuvre de la peinture, de la sculpture, de la musique ou de la littérature des siècles chrétiens quand on a perdu la pratique de la foi. […]

Un cours de culture profane, d’histoire de l’art et de la littérature, et la fréquentation des salles de concert, des bibliothèques, des théâtres et des musées assureraient aux enfants québécois un tronc commun culturel plus intéressant que celui des pratiques religieuses. […]

Et pour parler de morale avec Quentin, j’aurais mieux fait d’utiliser les fables de Jean de La Fontaine. Elles offrent au moins trois vertus : une langue française impeccable, l’occasion de stimuler la mémoire, des leçons de comportement à débattre. J’avais espéré une école laïque, neutre vis-à-vis des religions, et je vois que la troisième génération de ma descendance québécoise se retrouve, dans ce cours d’éthique et de culture religieuse, avec un catéchisme qui ne veut pas dire son nom.

Des Idées en revues

Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons un extrait du dernier numéro de la revue L’Inconvénient (hiver 2016-2017, no 67).
 


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39 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 28 décembre 2016 06 h 28

    Un cours de citoyenneté serait plus avantageux.

    Je suis tout à fait d'accord avec M. Jacques Godbout. J'espère que le gouvernement est à l'écoute. Il ne faut pas acquiescer au chantage des religions qui essayent de s’imposer dans l’éducation, malgré le fait que nous nous sommes débarrassés des écoles confessionnelles. Un cours de philosophie, de poésie, d’histoire ou même de mythologie serait plus utile. Un cours de citoyenneté est essentiel pour le bien-vivre ensemble.

  • Hélène Gervais - Abonnée 28 décembre 2016 06 h 41

    Vous apportez .....

    un commentaire très intéressant concernant la religion et le cours d'éthique. J'avoue que je n'avais pas fait le rapprochement que vous faites et j'étais plutôt en faveur de ce cours. Je vous remercie de me faire réfléchir et de penser que vous avez probablement raison. En ce qui me concerne, je pense que de connaître les religions de la planète fait partie de l'éducation ou de l'histoire. Mais demander à tel enfant de quelle religion il est, fait en sorte de l'étiqueter. On ne demande pas après tout à une personne si elle est hétéro ou homo ou bi n'est-ce pas. Alors il devrait en être de même pour la religion et celle-ci devrait être complètement exclue des classes des enfants.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 29 décembre 2016 08 h 36

      Demander à un enfant s'il est homosexuel n'est une façon de l'étiqueter que si celui qui pose la question a un rouleau d'étiquettes sous la main. De la même manière qu'il n'est plus nécessaire de cacher discrètement la manière dont on vit sa sexualité, il ne devrait pas requis, dans une société dont les institutions - non les personnes - sont laïques, de cacher sa différence pour avoir accès à l'universel, qu'elle comporte une adhésion à une religion particulière ou le rejet de toutes. Au contraire, sauf dans l'abstraction républicaine fantasmée, c'est la seule manière de le constituer, cet universel.

  • Pierre St-Amant - Abonné 28 décembre 2016 08 h 10

    Même constat chez nous

    Des heures passées à étudier, sans regard critique, les mythologies des uns et des autres. Mes garçons auraient pourtant eu besoin de consacrer plus de temps aux sciences, aux mathématiques, à l'histoire, aux langues et aux arts. Le Québec voudrait se tirer dans le pied ...

    • Michèle Lévesque - Abonnée 29 décembre 2016 12 h 23

      "nos garçons" ?

  • Claude Bariteau - Abonné 28 décembre 2016 08 h 21

    Atterrant

    Lect

    Ce texte révèle les visées œcuméniques du cours ECR et l'emprise sur l'enseignement par des chefs religieux qui veulent former les âmes et consciences à leur vision d'un monde béni de leurs dieux.

    Ce le fut sous le régime français pour « christianiser » les Amérindiens et éviter que colons et coureurs des bois développent auprès d’eux des liens d'égalité que rejette précisément l’ordre hiérarchique des religions.

    Après la conquête, voulant éviter que les « Canadiens » s'associent aux Patriots américains, les Britanniques reconnurent l’autorité de Mgr Briand. En retour, il multiplia les mandements pour dissuader les « Canadiens » de se lier aux Américains.

    Le clergé en sortit avantagé et put élargir son influence en développant un enseignement élitiste, que les Patriotes des années 1830 contestèrent. Ils votèrent une loi rendant l’éducation une affaire collective. Le parlement suspendu par Londres, les écoles publiques se trouvèrent sans ressources. Les Patriotes militairement battus, l’union des Bas et Haut Canada fut réalisé selon les vœux des Anglais et des Loyalistes.

    Les responsables de l’éducation du Canada-Uni octroyèrent en 1845 au clergé de la section-est (Bas-Canada) le contrôle de l’enseignement. Lorsque le Dominion of Canada fut conçu, ce même clergé l’appuie car l’enseignement devenait une affaire provinciale. En 1868, il y eut transfert de l’autorité ministérielle de l’enseignement à la province de Québec. Sept ans plus tard, les évêques, qui voulaient sa disparition, eurent gain de cause.

    Comme l’auteur le souligne, leur contrôle se fit jusqu’à la recréation du ministère de l’éducation. Par après aussi parce que nombre de religieux et religieuses continuèrent d’en dicter les orientations.

    Le cours ECR est leur bébé. Aussi Quentin est formé dans une école publique avec un nouveau catéchisme plutôt qu’une vision citoyenne qui ouvre à la connaissance du monde et à l’expression humaine qui s’y manifeste. C’est atterrant.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 28 décembre 2016 09 h 29

      Merci monsieur. Votre parcours historique pointe évidemment sur une alternative qui en serait l'enjeu ultime. L'inquiétude que vous partagez avec monsieur Godbout est parfaitement légitime. Mais elle est contredite au moins par les prescriptions ministérielles et encore mieux par le regard auto-critique que les professeurs portent sur leur pratique et dont témoigne le texte collectif signé ce matin par Martin Beaudoin et Sylvie Dubreuil au

      http://www.ledevoir.com/societe/ethique-et-religio

      Parlant de monsieur Godbout, il faisait bon de le voir répondre avec autant de douce ironie que de hauteur au tonitruant Léandre Bergeron, dans cette édition d'Apostrophes tournée en 1981 au Salon du livre de Montréal. Madeleine Ouellette-Michalska, Michel Tremblay, Marie-Claire Blais, Maurice Lemire et Pierre Turgeon étaient aussi de la fête. Ça va repasser au Canal Savoir en février.

    • Claude Bariteau - Abonné 28 décembre 2016 11 h 41

      Monsieur Maltais Desjardins, bien que le texte collectif fasse écho aux absences que recèle le cours ECR, les auteurs proposent des révisions et le recours à des spécialistes alors qu'il eut été approprié de penser le remplacer par un cours qui aborde le phénomène religieux comme un objet de connaissance plutôt qu'un fait renvoyant à une diversité de croyances, toutes véhiculant un ordre hiérarchique que les concepteurs du cours ont voulu relativiser en en faisant un objet culturel.

      Là est le principal biais de ce cours. Les objets culturels ne sont pas des faits neutres et les enseignants, en valorisant leur neutralité, négligent leur inclusion dans les relations de pouvoir et contribuent, ce faisant, à dévaloriser les assises politiques de la vie en société.

      Que les enseignants, comme le suggèrent les auteurs, soient mieux formés, n'en fera pas des enseignants neutres. Ils seront des spécialistes promouvant un ordre sociétal construit sur la base de la tolérance, qui est une forme d'ordonnancement de la diversité des pratiques religieuses valorisant au Québec des éléments qui s’y rattachent comme l’égalité des hommes et des femmes, la séparation de l’église et de l’état, et cetera. Au total un « vivre ensemble » fondé sur les religions plutôt qu'étant l’œuvre de citoyens et de citoyennes.

      Pour les motifs que j’ai identifié dans le temps, l’œuvre des citoyens et des citoyennes du Québec a toujours été dévalorisée alors que celui d’une certaine élite eut priorité parce qu’elle était présumée porteuse d’une civilisation comme si les citoyens et les citoyennes ne pouvaient pas en être les porteurs. Comme les Patriotes avaient compris, ils furent vilipendés de l’extérieur et de l’intérieur au nom de la priorité à la religion et au pouvoir qui l'assure.

      Dit autrement, il faudrait un cours obligatoire sur les assises politiques du « vivre ensemble », le cours ECR devenant optionnel, car promoteur d'une vision religieuse.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 29 décembre 2016 09 h 17

      Si je vous comprends bien, le projet de dispenser un enseignement neutre des religions serait tout sauf neutre puisque les religions ne le sont pas en ce que chacune met de l'avant, en plus d'une vision du sacré, une conception des rapports sociaux qui s'articule avec un projet politique dont il est souvent même difficile de le distinguer.

      Mais à ce compte, il faudrait élaguer du curriculum tout enseignement susceptible d'induire une quelconque manière de concevoir un ordonnancement des croyances, religieuses ou autres dès qu'il ne serait pas l'oeuvre des citoyens ou citoyennes. Cela ressemble un peu à la génération spontanée, il me semble.

      En revanche, si les professeurs d'ÉCR, conformément à l'esprit et à la lettre du programme, sont capables de faire une présentation des religions ou de leur rejet qui mette en lumière leurs liens organiques avec l'ordre sociétal où ils sont en action, on aura fait oeuvre bien plus utile dans la direction d'une distinction franche entre le sacré et le profane qu'en faisant comme si cela était déjà fait.

      Nous en connaissons, de ces grands affranchis de toute religion qui, dans leur optimisme naïf et suffisant, se sont seulement donnés un nouveau culte à leur image et ressemblance, sans renoncer autrement aux rêveries messianiques. Les bolchéviques n'étaient peut-être pas les plus pathétiques. Le volontarisme avec lequel on a prétendu faire l'impasse sur la composante religieuse des cultures n'a pas empêché les exébollés de mener les peuples à la boucherie au nom de leurs apparemment très laïcs délires.

    • Claude Bariteau - Abonné 30 décembre 2016 14 h 53

      Monsieur Maltais Desjardins, le politique et le religieux renvoient à deux façons différentes de concevoir le « vivre ensemble ». C'est le point principal de mon propos.

      Dans une société démocratique qui repose sur l'égalité comme principe de base entre les citoyens et les citoyennes et fait de ceux-ci des acteurs plutôt que des sujets, la priorité est à mon sens de faire en sorte que les enfants, comme c'est le cas dans les pays nordiques, soient formés en conséquence, ce qui implique un cours en conséquence.

      C'est aussi ce que j'avance, car la distinction entre le sacré et le profane n'est pas une affaire réglée mais implique un apprentissage pour qu'elle devienne pérenne.

      C'est pour cette raison qu'un cours Éducation citoyenne avec des outils appropriés et des mises en contexte m'apparaît incontournable pour que les enfants découvrent que les religions, qui existent et avec lesquelles ils sont en contact, s'inscrivent dans un univers citoyen qui est différent d'un univers de religions dans lequel la citoyenneté s'intègre.

      Cela n'a rien à voir avec le recours à un culte nouveau, mais seulement à un ordonnancement des valeurs de base en démocratie. Le problème avec le cours ECR, c'est qu'il se greffe à une conception des citoyens et des citoyennes comme des étant des sujets et non des acteurs.

  • Bernard Terreault - Abonné 28 décembre 2016 08 h 40

    La chose qui m'agace le plus

    C'est cette idée que les enfants se présentent et se définissent comme des adhérents d'une religion ou d'une autre, sous-entendu, la société idéale une superposition de "communautés" qui ne se retrouvent, au pire, que dans le milieu du travail.

    • Pierre Cloutier - Abonné 29 décembre 2016 18 h 59

      @Monsieur Terreault

      Comme je suis d'accord ! Vivement une adhésion aux divers mouvements qui luttent pour le retrait de la partie CR du cours ECR. Par exemple, le Rassemblement pour la Laïcité, l'Association humaniste du Québec, PDF Québec, le MLQ (Mouvement laïque du Québec).

      Nous devons tous lutter devant les abus de pouvoir exercés par les religions.