Plaidoyer pour un cours d’ECR 2.0

La posture de l’enseignant prescrite par le programme est la neutralité, tant que les propos ou les comportements des élèves ne contreviennent pas aux valeurs québécoises.
Photo: Annik MH de Carufel Le devoir La posture de l’enseignant prescrite par le programme est la neutralité, tant que les propos ou les comportements des élèves ne contreviennent pas aux valeurs québécoises.

En 2016, après la parution de l’ouvrage collectif La face cachée du cours Éthique et culture religieuse (Leméac), les opposants au programme ECR ont multiplié les sorties médiatiques pour demander que ce cours soit revu ou carrément retiré des écoles du Québec.

Plus de soixante-dix signataires, parmi lesquels des enseignants du primaire et du secondaire ainsi que des universitaires, tiennent ici à se faire entendre sur cette question. Nous sommes évidemment en faveur du cours. Par ailleurs, nous sommes parfaitement conscients que des aménagements doivent y être apportés.

Voici donc notre plaidoyer « pour » un cours d’ECR 2.0 qui prend en compte les objections que l’on y fait.

Contre La religion devrait être oubliée et « enterrée » ; elle n’a pas sa place dans une société laïque.

Pour Les faits parlent d’eux-mêmes : la religion façonne la vie de milliards de personnes — 84 % de la population mondiale se dit croyante —, le phénomène religieux existe, que l’on soit pour ou contre. En 2016, comme l’affirme le philosophe français Roger-Pol Droit, la culture religieuse est indispensable. Pour lui, il faut « avoir, sur toutes ces questions, des points de repère. Pour la “culture générale” et la compréhension des oeuvres d’art. Pour la vie quotidienne […]. Dans tous les pays, à présent, voisinent des gens de croyances différentes, qui doivent apprendre à se connaître ».

Contre Le cours ECR est une sorte de catéchèse des religions et valorise le fait d’appartenir à une religion.

Pour L’approche du cours ECR du phénomène religieux est culturelle, non catéchétique et se fait sans aucun prosélytisme. Elle se veut également respectueuse des croyances qui composent nos sociétés. De plus, la posture de l’enseignant prescrite par le programme est la neutralité, tant que les propos ou les comportements des élèves ne contreviennent pas aux valeurs québécoises mentionnées plus loin.

Contre Le cours ne parle pas suffisamment des athées, des agnostiques et des visions séculières.

Pour Même si le programme le permet déjà au secondaire et que beaucoup d’enseignants d’ECR expliquent la pensée de Sartre, d’Épicure, de Kant et de Mill pour ne nommer que ceux-là, nous sommes aussi d’avis qu’il faut donner à l’athéisme et aux autres visions séculières du monde la place qui leur revient de droit, même au primaire.

Contre Ce cours ne permet pas de poser un regard critique sur le religieux.

Pour Le programme le permet déjà au secondaire. Ainsi, sur le terrain, déjà bon nombre d’enseignants posent un regard critique sur les comportements promus par les religions qui vont à l’encontre de valeurs québécoises telles que l’égalité des sexes, la primauté du droit, la non-violence, la séparation des Églises et de l’État, pour ne nommer que celles-là. Nous croyons qu’il serait tout de même nécessaire que le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES) étende l’application de ce regard critique à tous les cycles. Ce cours, fondé sur des approches religiologique, sociologique, phénoménologique, anthropologique et historique, peut et doit permettre de poser un regard critique. En ce sens, il peut contribuer à tenter d’empêcher toute forme de radicalisme religieux.

L’automne dernier, à Québec, lors de la conférence internationale sur la radicalisation organisée par l’UNESCO, plus de 250 expertes et experts se sont entendus pour reconnaître l’importance d’offrir un cours commun et obligatoire sur la religion comme objet de savoirs. Réduire la religion à un phénomène historique, comme certains voudraient le faire en déplaçant le volet « culture religieuse » dans les cours d’histoire, serait se priver d’une compréhension beaucoup plus large du phénomène religieux, notamment dans ses dimensions culturelles, éthiques et expérientielles. Les enseignantes et enseignants d’ECR ont justement développé une expertise dans ce domaine. Ainsi, on se retrouverait avec la situation absurde où des enseignantes et enseignants formés adéquatement pour enseigner la religion ne le feraient plus dans leur champ disciplinaire, alors que des enseignantes et enseignants peu ou non formés sur la religion auraient à l’intégrer artificiellement à leur discipline.

Enfin, pour les croyants qui s’inquiètent d’une approche critique des religions, Michel Schleifer montre que ces approches critiques du religieux ne conduisent pas pour autant les enfants à rejeter leurs croyances religieuses (Science et religion en éducation — comment répondre aux questions des enfants, 2009, PUQ).

Contre Les manuels d’ECR contiennent des images stéréotypées des femmes, des autochtones et des croyants, et participent au maintien de l’inégalité entre les hommes et les femmes.

Pour Les manuels d’ECR ou les cahiers d’activités, même approuvés par le MEES, ne sont pas le programme lui-même. Si des manuels comportent certaines faiblesses, il faut les réviser. Leur accorder toute l’importance est réducteur. Mais surtout, l’ECR vise justement à combattre les préjugés et les stéréotypes qui affligent l’ensemble des personnes et des groupes marginalisés. Encore une fois, dans les classes, c’est ce travail qui est accompli par les enseignants. Oui, nous devons parler davantage, entre autres, de sexisme et de racisme systémique.

Enfin, nous demandons que l’ensemble des écoles et leur direction respectent les heures devant être consacrées au programme et qu’elles confient l’ECR à des enseignantes et enseignants qualifiés en la matière et non plus à des enseignants parfois sans formation dans le domaine. Cette pratique, trop souvent constatée, peut avoir pour effet d’affaiblir la qualité et la crédibilité du cours.

Ont aussi signé ce texte:

Sylvie Beaudoin; Dominique Chabot; Benoit Raymond; Jean Dansereau; Jacinthe Bolduc; Carole Bergeron; Daniel Montpetit; Mélanie Dubois; Chantal Sirois; France Hogues; Gilles D’Astous; Vincent Beaucher; Christian Vinet; Véronique Pelletier; Nathan Robert; Alain Vandelac; Line Dubé; Marie-Josée Dumas; Anne Gingras; Sylvie Tardif; Stéphane Farley; Philippe Legault; François Besnard; Jean-Philippe Asselin; Chantale St-Cyr; Christine Trano; Christiane Wilson; Natacha Bernard; Annie Turpin; Lucie Desruisseaux; Louis Fortin; Marc-Antoine Johnson; Caroline Boucher; Cathy Boily; Sébastien Jean; David Ouellet; Lisa Desrochers; Julie Bérubé; Marc Landry; Marianne Picard; Geneviève Demontigny; Alexandre Chenette; Chantal Bertrand; Marc Chevarie; Catherine Belval-Fratzios; Sivane Hirsch; Simon Martel; Isabelle Grenier; Jérôme Tremblay; Réginald Fleury; Éric Chevalier; Mike Cormier; Marie-Claude Roy; Hélène Marchildon; Jonathan Pereira-Lauzier; Marc André Defoy; Céline Blais; Karine Therrien Harpin; Milène Houde; Stéphanie Tremblay; Louis Rousseau; Denis Jeffrey; Christine Cossette; Patrice Trudeau; Sébastien Desy; Alexis Ferland; Carl P-Poliquin; Alexandre Brisson; Katy Philippe; Karine Beaulieu; Alexandre Vallée-Payette; Yves Roy; Sylvain Fournier; Valérie Pellerin; Philippe-Olivier Giguère; Émilie Lambert.

14 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 28 décembre 2016 06 h 47

    Une éducation laïque s’impose.

    Je ne suis pas d'accord du tout avec les auteurs de cet article, qu'il faille enseigner les religions pour l'édification de la personne. Au contraire, les religions sont à la source de la division et de l'intransigeance au sein des relations humaines. L'école laïque doit enseigner l'esprit critique de la philosophie des lumières, au lieu de nous ramener les pratiques anachroniques des religions.

    • Maxim Bernard - Abonné 28 décembre 2016 14 h 58

      La culture générale n'a jamais fait de mal à personne. Je crois que l'ignorance est bien davantage une source de division. Comprendre les croyances différentes de ceux qui nous côtoient, surtout en ces temps de mondialisation et de multiculturalisme, engendre plutôt la tolérance.

      Néanmoins, il est vrai que l'enseignement religieux prend une trop grande place. Cet objectif de valoriser la tolérance pourrait être atteint en réduisant la place qu'occupe la religion dans le cours, puisque de toute façon, le christianisme demeure la religion la plus enseignée. Toutes les croyances devraient être présentées objectivement et à parts égales.

      De plus, les élèves devraient être davantage initiés à la philosophie occidentale. Certains enseignants le font, mais ce n'est pas au programme. Cela les amènerait à réfléchir sur des questions essentielles sur le sens de la vie, ce qui les porterait à se questionner sur leurs actions et leur sens, et en ferait des êtres bien plus libres et sereins.

    • André Joyal - Abonné 28 décembre 2016 21 h 25

      Bien d'accord avec vous. Un tres curieux texte: 2 lignes pour les contres et 20 lignes pour les pours. Pour le dialogue on repassera.

      Fort heureusement J D Godbout apporte un équilibre par un texte beaucoup plus pertinent. La place de la religion: la maison, et lieux spécialement concus pour les pratiquer. Pas à l'école.

  • Carmen Labelle - Abonnée 28 décembre 2016 07 h 41

    Morale et spiritualité vs religion

    La religion devrait rester dans le domaine du privé où elle appartient. Nous avons décidé un jour de séparer le politique du religieux, et l'éducation de la religion. Ce cours est en contradiction avec cela. Pourquoi ne pas s'en tenir à la morale, sur laquelle se basent en général les religions de toute façon. D'une part, cette morale ne serait pas teintée de dogmes, détournées par des prescriptions supposément implicites d'une religion donnée ( comme les signes ostentatoires supposément prescrits par Dieu). D'autre part, on éviterait les «chicanes de clochers». Pourquoi encourager les «croyances» au lieu du pragmatisme issu des Lumières? Apprenons donc aux enfants à devenir des êtres humains dignes de ce nom au lieu de leur faire croire que leur conduite doit obéir aux dictats d'un être imaginaire; il est désolant que 84% de la population disent y être soumis. Malgré qu'il soit permis de douter que cette statistique, qui ne fait pas la différence entre pratiquant et non-pratiquant, entre la croyance à une personnification de Dieu ou en une forme d'énergie supérieure reflète la réalité.

  • Jean Lacoursière - Abonné 28 décembre 2016 07 h 54

    La paradoxe

    Si la séparation des religions et de l'État signifie que l'État ne reconnait aucun culte, dans le sens où il se veut ignorant et désintéressé en la matière, pourquoi alors l'école publique devrait-elle enseigner les religions pendant le primaire et le secondaire?

    Comme à chaque fois où je lis de bonne foi une lettre de personnes défendant la pertinence d'avoir un cours ECR, les arguments utilisés contribuent à renforcer mon opinion que l'enseignement des religions devrait être évacué de l'école.

    • Marc Therrien - Abonné 28 décembre 2016 12 h 05

      Et imaginons un autre paradoxe qui serait sûrement un effet secondaire imprévisible et indésirable du programme: connaître les religions pour ensuite mieux les rejeter en connaissance de cause.

      Marc Therrien

  • Michel Thériault - Inscrit 28 décembre 2016 08 h 08

    Vous êtes enseignants ?

    Alors pourquoi ne pas enseigner aux enfants à "penser" plutôt qu'à croire à des amis imaginaires dans les nuages ? Vous ne faites tout simplement pas le travail pour lequel vous êtes payés.

    Le cours de ECR doit être aboli (ou remplacé par un cours sur le Pastafarisme) pour le bien de nos enfants et le fait que nous en débattions encore à l'aube de 2017 me sidère.

    • J-Paul Thivierge - Abonné 28 décembre 2016 11 h 49

      On dirait vraiment un réquisitoire pour confirmer des emplois à des spécialistes qui sont malheureusement partout remplacés par des enseignants généralistes. Il semble bien que c'est une tendance partout au Québec, peut-être dû au système syndical basé sur l'ancienneté prépondérante sur la compétence et/ou les spécialistes.
      Selon moi, la nouvelle formation en secondaire 4 et 5 en science économique, la formation en histoire du Québec moderne (1960) et en science humaine en excluant les religions du programme, devrait être répartie sur ces 3 composantes, pas d"éliminer un pour imposer un autre à sa place !

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 28 décembre 2016 09 h 18

    … lesquels ?

    « Nous sommes évidemment en faveur du cours. Par ailleurs, nous sommes parfaitement conscients que des aménagements doivent y être apportés. » (Martin Dubreuil et Sylvie Beaudoin, enseignant et enseignante de ÉCR)

    Oui, être conscient c’est bien !

    Oui, des aménagements doivent être faits, mais …

    … lesquels ? - 28 déc 2016 -