Féconde fragilité

Des Syriens chrétiens fouillent les décombres d’une église détruite par les bombes dans Alep-Est.
Photo: Youssef Karwashan Agence France-Presse Des Syriens chrétiens fouillent les décombres d’une église détruite par les bombes dans Alep-Est.

Noël traverse les âges parce qu’il y a dans cette histoire millénaire quelque chose de vital qui nous concerne tous en tant qu’humains. Quelque chose d’inouï qui nous arrache à l’évidence de la réalité et résonne comme un souffle immense de liberté et d’espérance pour ceux et celles qui se sentent écrasés par l’injustice ou la souffrance, par les pouvoirs ou la dureté de la vie. C’est le récit d’une rencontre fulgurante et bouleversante de la fécondité et de la fragilité.

Laissez-moi vous le conter rapidement.

Sous l’arrière-fond d’un empire qui compte ses conquis pour mieux les assujettir, un homme et une femme enceinte, la grossesse presque à terme, entreprennent, comme des milliers d’autres, une longue marche dans le désert jusqu’à la ville désignée où se faire recenser, qui a pour nom la Maison du pain. Au bout de la route, épuisés, ils frappent à la porte close d’une auberge. Pas de place pour eux où loger, qu’une grotte où se réfugient des bergers de retour du pâturage. C’est là que l’enfant naît. Langé dans une mangeoire tenant lieu de berceau, il luit comme une lueur tremblotante dans le noir. Joie dans la détresse. Grâce au coeur de l’absurde.

Or, l’enfant jeté ainsi dans le monde est divin, souligne le récit. Il est l’enfant chéri de Dieu, le sens indicible du monde. Comme s’il avait voulu, en crevant l’abîme qui sépare l’infini du fini, partager leur sort, celui des humiliés, des exclus, des abandonnés… Le voilà évidé de Dieu, pour que l’humain grandisse en dignité, ne gardant qu’une faille comme trace, enfouie comme en nous tous, ouverte à la transcendance. Ce sont des voix immémoriales de la terre et du ciel qui le chantent, surgissant des montagnes et du désert comme des hymnes à la nuit. Mais qui peut entendre une telle nouvelle qui ébranle le sol ferme de la normalité : Dieu n’est-il pas du côté des pouvoirs et de leurs armées ?

Les bergers sont les seuls témoins de cette nouvelle insensée. C’est qu’ils l’entendent comme si elle sortait du tréfonds d’eux-mêmes. Mémoire collective d’une souffrance sans voix. Espoir des désespérés. L’enfant, après tout, n’est-il pas né dans le repaire de ces parias des contrées montagneuses, condamnés à être impurs parce que souillés par le contact des bêtes dont ils prennent quotidiennement soin — pourtant nourriture des hommes et offrandes à Dieu ? Étrange sort, mais si commun. Les riches ne s’enrichissent-ils pas de l’appauvrissement de la multitude ; et les empires, du butin des vaincus, hier comme aujourd’hui ? Histoire banale, répétitive, que le discours sur Dieu sert très souvent à justifier, à encenser. Dieu utile. Mais voilà que Dieu même s’insurge. Qui peut entendre cela ?

Noël est avant tout une voix du silence et de la nuit. Un murmure de Dieu capté dans les entrailles de la souffrance. Captée dans la faille où loge notre fragilité depuis notre naissance par où s’engouffrent quotidiennement le sens et le désir de vivre, et le désir de naître. Sans pouvoir aucun, sauf d’évoquer la tragédie humaine en y mêlant sa voix silencieuse et caressante. Sauf d’éveiller ainsi, comme un désir inextinguible, plus vrai que la faim du pain, la faim de la justice et de la paix.

Noël est joie. Espérance. Mais sur fond de tragédie. Il nous conduit au lieu maudit de l’exclusion, de l’indifférence, de la rapacité. Il ne tait pas le bruit sanglant des bombes, la vue des exilés sur les routes, des villes dévastées par la guerre, des vies dévastées par la haine. La crèche ne masque pas l’indécence des palais.

Noël explore le sens obscur du monde à travers la naissance, faisant mémoire, au milieu de la cruauté et de l’indifférence, de la beauté infinie de l’existence et du merveilleux de la vie. Et éveille le désir d’en être le berger, le témoin et le protecteur. De prendre parti pour la naissance contre la mort. Que rien, pas même le règne d’un tyran, pas même le mal ni la souffrance, ni la cupidité, ni le silence complice, ni les dieux de la fatalité, ne peut taire le miracle d’une naissance, la venue d’un enfant qui témoigne de ce que l’amour est plus fort que la haine. La fragilité plus vivante que la force. La naissance plus signifiante que la mort. D’elle jaillit, comme une eau vive dans le désert, un véritable chemin d’humanité ouvrant à la responsabilité d’être, après avoir été accueillis dans le monde, accueillants à notre tour. Naître signifie renaître dans le dévouement.

Noël est en attente d’avènement. Les cloches sonnent comme une sirène dans la nuit étoilée. Le récit millénaire de la naissance d’un Dieu, impuissant et fragile, comme un enfant — ou d’un enfant comme Dieu —, résonne, à qui veut l’entendre, comme un appel urgent à éveiller autour de nous la vie, la beauté, la bonté, le partage, et à persévérer, contre vents et marées, dans ce combat. Noël, c’est la mémoire de l’avenir !

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3 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 24 décembre 2016 03 h 16

    Notre plus grande force... ?

    Notre plus grande force n'est-elle pas, je crois, d'accepter pour notre vie la fragilité humaine ?

    Bon Noël à tous !

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 24 décembre 2016 10 h 58

    Noël

    « Noël, c’est la mémoire de l’avenir !»
    Et l'avenir tarde à venir...

    PL

  • Daniel Bérubé - Abonné 25 décembre 2016 21 h 55

    Merci Mr. Ravet,

    votre texte nous ramène dans les profondeurs de l'histoire et de l'Évènement; tout ceci est une histoire simple, mais qui pourtant demeure présente et souligné deux milles ans plus tard...

    Ce texte viens de me convaincre de faire l'acquisition de votre livre.

    Passez un très Joyeux Noël et une Bonne Année 2017 !