Débat sur les «données probantes»: la science doit devenir un outil essentiel en éducation

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Les récentes discussions sur l’avenir de l’éducation ont fait circuler l’idée, défendue par une vaste palette d’acteurs, de créer un Institut d’excellence en éducation chargé d’éclairer les décideurs et les enseignantes sur l’état réel des connaissances scientifiques sur la réussite scolaire. Bref, de rendre plus systématique et plus transparent le recours à la science en éducation. Ce projet est une bonne idée. Je le défends avec conviction. Le monde de l’éducation a connu ces dernières années trop de dérives, petites et grandes, qu’un tel institut aurait aidé à éviter. Le réseau peine à distinguer les pratiques qui « marchent » et à les utiliser avec les nuances que commandent les études existantes. Et il y a beaucoup, beaucoup d’opacité dans l’usage qu’on fait de la science au ministère ou dans d’autres officines.

Le projet, malheureusement, en effarouche certains. On entend des visions apocalyptiques, selon lesquelles un tel institut imposerait une vision aveuglément scientiste, qui ne servirait qu’à asservir les enseignants en leur imposant des recettes. Dans Le Devoir du 22 décembre, M. Frédéric Saussez disait craindre que « la rhétorique des données probantes condui[se] à revisiter le taylorisme et son projet de prédire et contrôler l’activité laborieuse » des enseignantes. Ces craintes sont malavisées et enfoncent des portes ouvertes. Il s’agit là d’une vision caricaturale à l’extrême que personne ne prône. La discussion actuelle, au Québec, ne porte pas là-dessus.

Le projet d’Institut d’excellence en éducation proposé actuellement implique justement la promotion d’un large pluralisme conceptuel où cohabitent les données expérimentales, les recherches-actions et les savoirs d’expérience. Cet institut ne doit d’ailleurs jouer qu’un rôle-conseil, laissant aux décideurs et aux enseignants la responsabilité d’exercer leur jugement — un jugement plus éclairé, tout simplement, comme c’est déjà la norme en santé.

Peut-on noter, aussi, que la mauvaise habitude de vouloir surencadrer le travail enseignant est déjà devenue une constante ces dernières années, et ce, sans recours aucun à quelque méchant institut scientiste ? Au contraire, ces contraintes accrues au travail enseignant se sont appuyées sur des dérives qu’aurait pu éviter un recours plus systématique à la preuve. Inversement, dans le secteur de la santé, la présence d’un institut du même genre n’a pas eu l’effet « taylorisant » que certains redoutent. Peu importe la perspective que l’on adopte, en fait, ce sont des dérives idéologiques et politiques qui réduisent actuellement l’autonomie des enseignants et minent la réussite de nos enfants, et non le recours à la science. Au lieu de s’inventer des peurs et de faire des « données probantes » un vilain mot, ne faudrait-il pas y recourir pour résoudre les problèmes qui existent, ici et maintenant ? Si les savoirs issus de la recherche ne méritent pas d’être employés de façon plus transparente et systématique qu’on ne le fait aujourd’hui, à quoi bon des sciences de l’éducation ?

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12 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 23 décembre 2016 03 h 58

    la science n'est -elle pas un besoin important

    Débat sur les projets probants, quels projets stimulants, n'est-ce pas un besoin chez les enfants, peut-etre faut-il considérer la science, au meme titre que les autres investissements, si on n'arrive pas a faire rêver les enfants qui y parviendra

  • Michel Laforge - Abonné 23 décembre 2016 06 h 08

    Dérive, dérive où me conduis-tu?

    «Le projet d’Institut d’excellence en éducation proposé actuellement implique justement la promotion d’un large pluralisme conceptuel où cohabitent les données expérimentales, les recherches-actions et les savoirs d’expérience.»

    L'éducation, que ce soit celle de nos enfants, peu importe, implique souvent un "MOI, je le sais comment faire". Ce qui n'arrive pas en science.

    Le réél impose comme le dit Gaston Bachelard (un philosophe des sciences) : «Le réel n'est jamais « ce qu'on pourrait croire» mais il est toujours ce qu'on aurait dû penser.»

  • François Dugal - Inscrit 23 décembre 2016 08 h 10

    Avant

    Avant la création des facultés de l'éducation, il y avait d'excellents enseignants; ils étaient cultivés et écrivaient un français sans fautes.
    C'était l'ancien temps, aujourd'hui révolu.

  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 23 décembre 2016 08 h 21

    Prendre l'INESS pour modèle

    « L'INESSS a pour mission de promouvoir l’excellence clinique et l’utilisation efficace des ressources dans le secteur de la santé et des services sociaux. Au cœur de cette mission, l’Institut évalue notamment les avantages cliniques et les coûts des technologies, des médicaments et des interventions en santé et en services sociaux personnels. Il émet des recommandations quant à leur adoption, leur utilisation ou leur couverture par le régime public, et élabore des guides de pratique clinique afin d’en assurer l’usage optimal.

    Afin de réaliser sa mission, l’INESSS marie les perspectives des professionnels et des gestionnaires du réseau, ainsi que celles des patients et des bénéficiaires. »

    On tremble d'effroi ? Non... et ça marche, en plus.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 23 décembre 2016 09 h 46

      Juste pour que tout le monde comprenne, LINESSS c'est «''l’Institut national d’excellence en santé et en services sociau'', qui a été créé le 19 janvier 2011 et a alors succédé au Conseil du médicament et à l’Agence d’évaluation des technologies et des modes d’intervention en santé (AETMIS).»

  • Robert Bernier - Abonné 23 décembre 2016 09 h 09

    Une réponse bienvenue

    À la lecture du texte de M. Frédéric Saussez hier, je laissais ce commentaire: "Peut-être les auteurs ont-ils raison de subodorer quelque sordide complot. Pour donner quelque vigueur à leur texte, et pour faire preuve de quelque respect pour leur lecteur, peut-être auraient-ils dû nous référer à quelque texte où l'on pourrait voir clairement ces sombres desseins. Les desseins de qui, en passant? N'est-on pas en face d'une sorte de "Protocole des Sages de Sion"?"

    La réponse aujourd'hui, sous la plume de M. Prudhomme, "Ces craintes sont malavisées et enfoncent des portes ouvertes. Il s’agit là d’une vision caricaturale à l’extrême que personne ne prône." va dans ce sens.

    Je pense qu'il y a un problème de fond chez plusieurs de nos penseurs, philosophes et sociologues. Et je pense que ce problème a à voir avec une forme d'exaltation dans la rhétorique. Partis sur une belle lancée, on se laisse facilement aller et les mots s'imbriquent bien avec d'autres mots. On peut aller bien loin comme ça, bien haut, si haut que, comme la colombe de Platon, on en vient à chercher à voler là où il n'y a plus d'air pour nous porter.

    Le seul retour aux faits peut empêcher cette dérive. Et c'est ce que fait ici M. Prudhomme quand il dit "Ces craintes sont malavisées et enfoncent des portes ouvertes. Il s’agit là d’une vision caricaturale à l’extrême que personne ne prône."

    Les dérives idéologiques, les descriptions de complots, n'avancent à rien la réflexion. Ni n'avancent à rien ceux qui se sont donnés comme mission de retourner l'opinion publique contre des visées gouvernementales qui sont peut-être bien réelles. Elles ne font qu'enlever de la crédibilité au propos. Un certain pragmatisme, dans lequel on présume à chacun la bonne foi, me semble la seule façon de débattre de la chose publique sur la place publique.

    Robert Bernier
    prof. de physique
    Mirabel