Les «données probantes», un nouveau dogme?

La pratique basée sur les données probantes véhicule une vision particulière du mode de régulation des métiers de l’éducation.
Photo: Getty Images La pratique basée sur les données probantes véhicule une vision particulière du mode de régulation des métiers de l’éducation.

Les données probantes se sont invitées à la consultation sur la réussite éducative. Si l’on peut se réjouir d’une discussion publique sur les rapports entre le chercheur et l’artisan de l’éducation, il importe aussi d’être attentifs à certains enjeux liés à l’essor du mouvement de la pratique basée sur des données probantes (evidence-based practice) en éducation.

En médecine

Le mouvement de l’evidence-based practice (EBP) trouve son origine dans le champ de médecine. À la suite des travaux de l’Evidence-Based Medecine Working Group s’y est développé un modèle de formation visant le renforcement du caractère scientifique de la pratique clinique. Il importait que les données probantes disponibles trouvent leur place aux côtés d’autres formes de savoirs dans le raisonnement clinique conduisant à la prise de décisions relatives à ce qu’il convient de mettre en oeuvre pour répondre à la demande du patient. Désirant transformer en profondeur la culture professionnelle des cliniciens, ce mouvement promouvait un type de recherche et une modalité d’agrégation des résultats spécifiques. Il veillait aussi au développement d’une infrastructure dédiée au transfert des connaissances afin de rendre accessibles aux cliniciens les données probantes dans un format lisible.

Une donnée probante est le produit d’un type de recherche particulier et, par conséquent, toute donnée de recherche ne constitue pas nécessairement une donnée probante. Celle-ci résulte d’une démarche expérimentale précise : l’essai contrôlé randomisé dont la fonction est d’attribuer avec le moins de doute possible que c’est bien le traitement X qui produit un effet Y. Il est considéré comme l’étalon or en la matière.

Migration vers l’éducation

Ce mouvement a trouvé un écho favorable dans différents champs de recherche structurés en référence à des champs de pratiques professionnelles : travail pénitentiaire, travail social, éducation, etc. Dans ces champs, ce mouvement renforce l’idéologie d’une gouvernance par les chiffres. En effet, la rhétorique de la preuve permet de justifier de nouvelles formes de contrôle de l’action publique. La notion de donnée probante matérialise alors l’espoir de soumettre à la rationalité instrumentale le noyau technique de ces métiers, et ainsi d’exercer une nouvelle forme de contrôle sur des activités traditionnellement rétives à celle-ci en raison de leur forte composante relationnelle et contextuelle. Elle concrétise aussi le projet de certains acteurs d’y prendre le pouvoir.

Ce mouvement véhicule une vision particulière du mode de régulation des métiers de l’éducation. Il repose sur l’idée que l’activité de l’artisan en éducation peut et doit être soumise à la rationalité instrumentale. En effet, cette activité serait dans une large mesure inféodée par d’autres formes de rationalités irréductibles à la rationalité technique. Qualifiées de légendes, modes ou superstitions, elles doivent être éradiquées afin de laisser la place à une pratique rationnelle. L’analogie avec le traitement médical fonde alors la nécessité de tester et approuver les guides de pratique avant de prescrire leur mise en oeuvre aux artisans.

Les tenants de l’EBP sont donc animés par la croyance que, pour soigner l’éducation, les prescriptions organisant le travail enseignant doivent être musclées à l’aide de ces données. Celles-ci ne fournissent-elles pas, en effet, les moyens les plus rationnels pour atteindre les buts fixés aux enseignants ? Dit autrement, l’intelligence du métier réside dans les prescriptions organisant le travail et non dans l’engagement des personnes dans une activité propre dont elles essaient de garder le contrôle pour faire malgré tout ce qu’on leur demande de faire. Ainsi, la rhétorique des données probantes conduit à revisiter le taylorisme et son projet de prédire et de contrôler l’activité laborieuse. Cela ne fait-il pas courir le risque d’un confinement de celle-ci orchestré par un ordre professionnel qui n’émanerait pas du métier lui-même ?

Contrer ces dérives

Alors que la médecine basée sur des données probantes est citée comme l’exemple à suivre pour l’éducation, soulignons qu’elle fait face à diverses dérives : accroissement du contrôle politique et managérial sur les pratiques cliniques ; accroissement corrélatif d’un pilotage par les résultats menant à une dépossession du métier ; abstraction du patient et des singularités dont il est porteur conduisant à négliger la question de la multimorbidité et à masquer le caractère inopérant, dans ce cas, des guides d’action.

Pour contrer ces dérives, la médecine en appelle à une renaissance du mouvement, avec pour ligne directrice le repositionnement du patient au centre des préoccupations, la revalorisation du raisonnement clinique et le rejet d’un assujettissement de celui-ci au strict respect des guides d’action, l’ancrage de l’intervention dans la relation entre le clinicien et le patient, l’appel à des recherches plus diversifiées prenant en compte les rationalités particulières des acteurs.

Si l’EBP ne constitue pas la panacée promise, il ne s’agit pas pour autant de la diaboliser. Les données probantes constituent des repères importants pour structurer les délibérations sur le plan politique et/ou pratique au regard de l’action qu’il convient de mettre en oeuvre. En inscrivant leur usage dans la philosophie sociale de John Dewey, il importe de créer des conditions propices afin de les traiter comme « des hypothèses de travail et non comme des programmes à exécuter de manière rigide ». Il s’agit d’une autre vision de la régulation du métier reposant sur l’engagement des acteurs dans des démarches d’enquête où les données probantes trouvent leur place aux côtés d’autres formes de savoirs éclairant les enjeux, les conditions ou encore les effets souhaitables et non souhaitables de nouvelles possibilités d’action. Il importe alors de créer des espaces-temps de délibération collective sur les façons de faire et refaire le métier et ainsi ouvrir à une réelle prise en main du métier sur son devenir et celui des jeunes qui lui sont confiés.

21 commentaires
  • Jacques Deschesnes - Abonné 22 décembre 2016 03 h 58

    Difficle à comprendre

    Je ne sais pas si c'est parce que je n'ai pas pris mon café mais j'ai beaucoup de difficulté à comprendre ce texte

    Au Secours lol

    • Jean Richard - Abonné 22 décembre 2016 10 h 26

      Vous n'êtes pas le seul (the only one) pour qui la COC (Cup of Coffee) n'a pas été probante.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 23 décembre 2016 08 h 50

      Non... pas si difficile. Il suffit de commencer par les nuances du dernier paragraphe. Le reste, pour l'essentiel, c'est la fausse alternative et la pente fatale.

  • Michel Laforge - Abonné 22 décembre 2016 05 h 54

    À quoi dois-je donc me fier comme enseignant?

    À ma pratique au quotidien! Au conseil de mon conseiller pédagogique? À ma chère directrice? À vous M Saussez!

    J'en doute, mon esprit scientifique (car avant d'être un enseignant en sciences au secondaire, je suis un scientifique) s'allume. Il ne peux s'empêcher de penser aux trop nombreuses légendes pédagogiques enseignées dans nos universités : Légendes dénoncées par Normand Baillargeon dans son livre du même nom.

    La méthode scientifique a ses limites, j'en conviens, mais elle a fait ses preuves. La méthode scientifique, malheureusement pour certains, détruit. Elle annéhile les fausses croyances et beaucoup de philosophies errantes. Elle nous oblige a une certaine humilité.

    Elle est redoutable pour une partie de nous même car, plus que la clarté, ce à quoi on s'abandonne facilement est le pouvoir.

    • Hermel Cyr - Abonné 22 décembre 2016 12 h 10

      Comme quoi, pour pasticher Clémenceau: "L"éducation est une chose trop sérieuse pour être confiée aux spécialisates de la pédagogie."

  • Christian Labrie - Abonné 22 décembre 2016 06 h 31

    Les limites de l'EBM

    L'EBM est basée sur des études qui, par leur qualités méthodologiques, sont convaincantes ppour démontrer l'efficacité, ou pas, d'une intervention. Mais la limite de l'EBM est aussi dans le choix des recherches qui seront menées et financées. Comme cette recherche est surtout financées par les fonds privés des compagnies pharmaceutiques, la démonstration se fait surtout pour les nouveaux produits, commercialement rentables pour ceux qui financent les recherches. Il y a moyen moins de recherche pour les médicamsments génériques dont une compagnie ne peut tirer seule les profits. Cela peut amener le clinicien, bien "arrosé" de ces données probantes, à croire qu'un produit pour lequel il y a plus de données probantes est plus efficace, alors que c'est simplement que l'effcacité est plus démontrée. Le raisonnement s'applique, je suppose à l'éducation. Savoir qui décide de l'allocation des fonds de recherche en éducation, quels sont ses choix, c'est savor vers quoi tendent les données probantes.

  • Michel Sasseville - Abonné 22 décembre 2016 08 h 34

    Du jugement rationnel au jugement raisonnable

    Je trouve la fin du texte particulièrement éclairante: "En inscrivant leur usage dans la philosophie sociale de John Dewey, il importe de créer des conditions propices afin de les traiter comme « des hypothèses de travail et non comme des programmes à exécuter de manière rigide ». Il s’agit d’une autre vision de la régulation du métier reposant sur l’engagement des acteurs dans des démarches d’enquête où les données probantes trouvent leur place aux côtés d’autres formes de savoirs éclairant les enjeux, les conditions ou encore les effets souhaitables et non souhaitables de nouvelles possibilités d’action. Il importe alors de créer des espaces-temps de délibération collective sur les façons de faire et refaire le métier et ainsi ouvrir à une réelle prise en main du métier sur son devenir et celui des jeunes qui lui sont confiés." C'est dire l'importance, dans la formation des enseignants, d'apprendre à délibérer... C'est dire l'importance, dès le jeune âge, d'apprendre à délibérer en faisant intervenir tout ce qui est à notre disposition afin que le jugement produit par cette délibération dépasse le jugement rationnel et devienne un jugement raisonnable.

  • Jean-François Trottier - Abonné 22 décembre 2016 08 h 44

    La malade probante

    (Excusez la longue mais essentielle introduction)

    À l'origine, les "données probantes" forment une invention dont les médecins-gestionnaires se sont emparé pour donner une couleur scientifique à leurs décisions.

    Le scientisme est l'une des plus grandes tares de la médecine, sinon maladies mortelles. Les médecins sont des artisans et strictement rien d'autre.
    Formés comme les artisans du Moyen-Âge. D'abord apprentis sur les bancs d'école et en stage, puis compagnons (ou internes), ils apprennent de leurs futurs pairs.
    Par la suite ils défendent leur ordre d'artisan bec et ongles comme d'un lieu Très Saint. C'est le corporatisme.

    Ils sont formés à établir un diagnostic rapide sous le principe qu'il vaut mieux une mauvaise décision que pas de décision du tout. En fait un vrai médecin n'a moralement pas la capacité de rester dans le doute, ce qui est très nettement anti-scientifique, aussi ils tombent souvant dans le scientisme, i.e. faire référence à la science comme parole d'évangile.

    Les médecins ne comprennent absolument rien à la science, Leur formation est antinomique par rapport à l'approche scientifique. Ils sont spécialisés pour reconnaître le plus rapidement possible une maladie, puis ils font confiance à la pharmaceutique ou autres traitements pour la combattre.

    S'ils suivent la patient ensuite, c'est pour s'assurer que les symptômes ayant mené à leur diagnostic disparaissent avec le traitement, mais en fait s'ils en sont responsables face à la loi, c'est une abusivement.

    L'éducation est un artisanat d'une autre forme. L'apprentissage est un stage, et le compagnonnage se fait sur le tas alors que l'enseignant a déjà son titre. D'autre part, oubliez la corporation! Le syndicat l'a remplacé, par malheur.

    Dans les deux cas, les "données probantes" sont une tentative de scientistes pour se justifier et prendre la place du professionnel au niveau du sol.

    Ai-je besoin de continuer, ou bien on fout tout ça à la poubelle vite-vite ?