La Turquie, une alliée en quête de solidarité

L'attentat de samedi dernier à Istanbul a suscité l'appui de la communauté internationale. Ci-dessus, des Istanbuliotes pleurent les 38 morts.
Photo: Ozan Kose Agence France-Presse L'attentat de samedi dernier à Istanbul a suscité l'appui de la communauté internationale. Ci-dessus, des Istanbuliotes pleurent les 38 morts.

Le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, a affirmé qu’il condamnait « les actes horribles de terrorisme », assurant que l’alliance atlantique se tenait aux côtés de « notre allié la Turquie » et restait « déterminée à combattre le terrorisme sous toutes ses formes ». Un message de solidarité intervenu aussitôt après l’attentat du samedi 10 décembre qui a frappé le coeur d’Istanbul.

L’attentat terroriste qui a fait au moins 38 morts, dont la plupart des agents de police, a été revendiqué par un groupuscule kurde lié au PKK, une organisation désignée comme terroriste par la Turquie et par de nombreux pays occidentaux, dont le Canada. La liste des attentats terroristes que la Turquie a subis ces derniers mois semble interminable, avec 17 attentats à la bombe et presque 400 morts seulement en 2016. Des attentats attribués aussi bien au PKK qu’au groupe État islamique, alors que l’armée turque poursuit son opération terrestre en Syrie contre l’organisation djihadiste, mais aussi contre le PYD des Kurdes syriens, depuis le mois d’août.

Rappelons aussi que la Turquie vit sous l’état d’urgence depuis la tentative de coup d’État du 15 juillet dernier, ourdi par une confrérie religieuse tentaculaire qualifiée d’organisation terroriste par le gouvernement turc depuis. L’extradition du leader de celle-ci, qui réside depuis une quinzaine d’années aux États-Unis, est exigée. Ankara accuse l’administration Obama de manque de détermination pour assurer cette extradition et espère que le nouveau président, Donald Trump, sera plus pragmatique à ce sujet.

État d’urgence

Le gouvernement turc ne cesse de critiquer ses alliés occidentaux qui, selon lui, manquent de solidarité suffisante relativement aux épreuves que la Turquie doit affronter. Il est vrai que les critiques se multiplient sur la manière dont l’état d’urgence est appliqué dans le pays. Le gouvernement turc est critiqué pour avoir adopté une définition assez large du terme « terrorisme », provoquant une érosion de la démocratie dans le pays.

Lors de sa visite en Turquie les 19 et 21 novembre dernier, à l’occasion de l’Assemblée parlementaire de l’OTAN qui s’est tenue à Istanbul, le secrétaire général de l’alliance atlantique n’avait pas manqué de rappeler aux autorités turques que l’état d’urgence ne les dispensait pas de respecter les principes de l’état de droit. Un état d’urgence qui doit normalement être levé mi-janvier, mais chaque attentat terroriste constitue un argument de plus pour sa prolongation.

L’OTAN n’est évidemment pas la seule organisation qui lie la Turquie à l’Occident. Le pays est un membre fondateur du Conseil de l’Europe, gardien des droits de l’Homme dans l’espace européen. La rhétorique qui s’est installée aux plus hauts niveaux de l’État turc depuis la tentative de putsch, en faveur de la réintroduction de la peine de mort en Turquie, a provoqué des réactions très négatives contre Ankara au sein de cette instance européenne.

Symbole

Par ailleurs, le Parlement européen a voté, presque à l’unanimité, le 22 novembre, une résolution préconisant le gel des négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, lancées en 2005, en arguant la dégradation de la situation démocratique dans le pays. Il est vrai que ces négociations n’avançaient guère depuis des années de toute façon, mais cet appel du Parlement européen, même s’il n’est pas contraignant, est un symbole fort.

Les gouvernements européens ne vont pas forcément suivre cet appel et jeter les ponts dans l’immédiat, étant donné que la Turquie reste un partenaire important. Il suffit de penser aux trois millions de réfugiés syriens que ce pays abrite. Impossible, pourtant, de cacher l’ambiance morose qui s’est installée entre Bruxelles et Ankara.

Alors, la Turquie se montre de plus en plus ouverte à approfondir ses liens avec d’autres acteurs de la scène internationale. Malgré la très sévère crise qui l’a opposé à Moscou autour du dossier syrien, Ankara a présenté ses excuses l’été dernier pour l’avion de guerre russe abattu par l’aviation turque en novembre 2015, entamant un rapprochement avec la Russie de Vladimir Poutine. Ce rapprochement est d’autant plus important que l’armée turque poursuit son opération en Syrie, où la Russie reste un acteur non contournable.

De plus, Ankara réitère régulièrement son intérêt à renforcer ses liens avec l’Organisation de coopération de Shanghai, dont la Russie et la Chine sont des principaux membres. Au retour d’une visite officielle au Kirghizistan, le président Erdogan a affirmé que la Turquie pourrait rejoindre cette organisation de coopération sécuritaire. Une déclaration tombée le jour même de la tenue de l’Assemblée parlementaire de l’OTAN à Istanbul.

C’est dans ce contexte que l’opinion publique turque a observé les messages de solidarité émanant de l’Occident après l’attentat du 10 décembre. Outre la réaction de solidarité sans équivoque de l’OTAN, un message très positif est venu de l’Europe aussi. Le ministère des Affaires étrangères de la Hongrie, par exemple, n’a pas hésité à déclarer qu’une attaque contre la Turquie doit être vue comme une attaque contre l’Union européenne dans son ensemble. Le peuple turc estime souvent que les Occidentaux se montrent sélectifs en démontrant leur solidarité à la suite des attentats terroristes. Cette fois-ci, ces messages réconfortants et immédiats ont un peu dissipé le climat de tension entre la Turquie et ses alliés traditionnels.

Il est probable que les partenaires occidentaux de la Turquie aient remarqué que leurs critiques ne font que pousser un peu plus la Turquie vers des horizons inconnus ; alors qu’un dialogue constructif est plus que jamais nécessaire pour renforcer la main des démocrates de ce pays. À la Turquie, aussi, de démontrer qu’elle continue de partager les valeurs communes du monde occidental dont elle souhaite faire partie depuis fort longtemps.

7 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 14 décembre 2016 07 h 05

    Non au terrorisme turc

    Après le génocide arménien (que la Turquie nie toujours), le génocide kurde est le deuxième auquel la Turquie procède sous le silence indulgent des pays occidentaux.

    Les attentats kurdes en Turquie sont la réponse des Kurdes au génocide dont ils sont l’objet.

    C’est certainement une grande victoire diplomatique pour la Turquie d’avoir réussi à placer le PKK sur la liste des groupes terroristes.

    En réalité, la Turquie est elle-même un état terroriste qui sème la mort parmi les Kurdes en Syrie et en Irak, en plus de le faire sur son propre territoire.

    Le PKK est un mouvement de libération nationale dont le combat est légitime, compte tenu de la répression sanglante dont sont victimes les Kurdes chez eux.

    S’il est vrai que l’État islamique est responsable d’attentats en Turquie, il faut préciser que ces attentats visaient toujours la minorité kurde de Turquie. Ces attentats sont les remerciements de l’ÉI pour les services rendus par l’État turc (et probablement commandés par lui).

    C’est par la Turquie qu’est acheminé l’équipement militaire que l’Arabie saoudite et le Quatar envoient aux rebelles islamises qui tentent de remplacer le régime brutal et _séculier_ de Bachar el-Assad par un régime tout aussi brutal mais _islamiste_ calqué sur le modèle de l’Arabie saoudite ou de l’ÉI (qui sont du pareil au même).

    Et pour des raisons de concision, je passe sous silence des dizaines de milliers d’emprisonnements que justifie le régime paranoïaque et totalitaire d’Erdogan sous le prétexte de la tentative de coup d’État.

    • Charles Caron - Inscrit 14 décembre 2016 09 h 58

      Vous soulevez un point important. J'ai n'ai pas de sympathie pour le régime turc en place, et, comme vous, je réalise bien toutes les exactions dont il est coupable. Ce régime ne contribue en rien à la résolution des conflits.

      J'ai cependant l'impression (peut-être et-elle erronnée) que vous justifiez les attentats du PKK en Turquie en les considérant comme «légitimes».

      Un attentat à la bombe contre des civils n'est jamais légitime.

      Ces conflits (qui perdurent depuis de très nombreuses décennies sous une forme ou une autre) ne seront pas réglés par des voitures qui explosent dans un marché ou devant un stade. Parce que quelqu'un est coupable d'un crime, lui faire subir à lui ou à ses proches le même crime est d'une absurdité sans fin. Tous les partis deviennent à la fois des victimes et des agresseurs. Chacun pourra donc continuer de justifier la violence contre l'autre.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 14 décembre 2016 23 h 38

      Je suis heureux de votre commentaire, M. Caron, parce qu’il me donne l’occasion d’ajouter un argument que M. Tolga Bilener n’aurait pas compris parce que trop collé à notre réalité québécoise.

      Dans les années 1960, des indépendantistes ont eu la tentation du terrorisme; c’était le Front de libération du Québec (FLQ).

      Cette option s’est complètement discréditée au sein du mouvement indépendantiste parce qu’on a réalisé que l’indépendance du Québec pouvait se réaliser plus simplement par des moyens pacifiques.

      Au Canada, on peut promouvoir l’indépendance du Québec sans être emprisonné pour sédition. Le Devoir peut publier une lettre favorable à l’indépendance sans que les copies de ce quotidien soient saisies. On peut voyager dans l’Ouest canadien sans être lynché à titre de traitre.

      Mais s’il en était autrement, si tout était une occasion de tuer des Québécois, de les déposséder, de saisir leurs terres, d’emprisonner leurs représentants, pouvez-vous m’assurer que la nostalgie du FLQ ne renaitrait pas sur nos campus étudiants ?

      Évidemment, la grande majorité des Québécois souffriraient en silence et seule une petite minorité prendrait les armes.

      C’est précisément ce que font les Kurdes. Donnez-leur l'espoir d'avoir leur propre pays par des moyens démocratiques et ils saisiront cette occasion.

      Pour l'instant, les attentats commis par le PKK visent habituellement des forces de l’ordre turcs. Donnez au PKK des missiles de croisière et je vous assure que ses frappes atteindront sélectivement le sommet du pouvoir turc.

      Pour terminer, n’oublions jamais que le drame syrien a été orchestré par trois pays de la région dont la Turquie. Bref, peu de personnes ont autant de sang sur leurs mains que les dirigeants de la Turquie.

  • Bernard Terreault - Abonné 14 décembre 2016 08 h 27

    Je ne comprends pas

    Géographiquement, culturellement, linguistiquement, religieusement, la Turquie ne fait pas partie de l'Europe (malgré Istamboul). Pourquoi s'entêter à faire semblant de l'intégrer? Déjà, l'Europe n'arrive pas à intégrer Pologne ou Hongrie, et vient de perdre la Grande-Bretagne à son autre bout! Si l'Europe n'arrive pas à intégrer les pays de Churchill, Dickens, Chopin, Bartok, Lénine et Tolstoï, comment intégrerait-il celui d'Erdogan?

    • Raymond Labelle - Abonné 14 décembre 2016 20 h 16

      Point de détail - rien à voir avec le fond. Bela Bartok était hongrois et la Hongrie fait partie de l'UE. Pas grave.

    • Raymond Labelle - Abonné 15 décembre 2016 07 h 28

      Je comprends: la Pologne et la Hongrie sont formellement membres de l'UE mais l'intégration est boiteuse. C'est ce que vous voulez dire. C'est pourquoi vous avez aussi nommé Chopin (Pologne).

      Mieux vaut tard que jamais. Mon intervention précédente a été trop précipitée.

      Essssssssscusez-là.

  • Jean-Charles Morin - Abonné 14 décembre 2016 21 h 24

    Un problème et sa cause.

    L'intervention de Monsieur Bilener fait l'apologie tous azimuts de la Turquie en passant sous silence le fait que les attentats dont elle se dit victime sont causés au départ par la négation de l'identité kurde et la répression dont les Kurdes sont victimes depuis toujours. Il ne fait pas bon être une minorité au pays des Turcs, même si celle-ci compte plus de dix millions de personnes. Les Arméniens en savent quelque chose pour l'avoir vécu il y a un siècle.

    Au lendemain de la première Guerre mondiale, le président américain Woodrow Wilson avait prévu la constitution d'un état kurde indépendant mais le réflexe colonial des puissances occidentales (la France et la Grande-Bretagne, pour ne pas les nommer) et l'action militaire de Mustapha Kémal ont creusé la tombe de ce beau principe. Avec le résultat que ce problème non-résolu est maintenant gangrené jusqu'à l'os.

    Il est drôle de voir le ministre fédéral des Affaires étrangères, Stéphane Dion, se lamenter à qui mieux-mieux sur le sort des Syriens d'Alep alors que pour les Kurdes, qui doivent sans doute souffrir autant sinon davantage, son silence est assourdissant. Il est vrai que pour ce fin diplomate, les Turcs sont des alliés, membres de l'OTAN, alors que les Russes sont des gros méchants. Alors on varge dessus sans vergogne. C'est bon pour le moral et notre morale tronquée, sans doute.

    Il ne fait aucun doute pour un observateur objectif que l'indépendance du Kurdistan fait partie de l'histoire à venir de la Turquie. Cette dernière serait avisée de s'y habituer le plus rapidement possible et de mettre un terme à son déni psychologique. Le monde entier ne s'en portera que mieux.