Savoir à qui donner

Les friperies, dont les magasins Renaissance, relèvent d’un marché différent de celui du livre.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Les friperies, dont les magasins Renaissance, relèvent d’un marché différent de celui du livre.

En écho à la chronique de Francine Pelletier (« Renaissance, la vertu et le commerce », Le Devoir, 1er décembre 2016) qui concernait l’organisme Renaissance, nous aimerions rappeler la difficulté de tenir une librairie ayant pignon sur rue, tant dans le domaine du livre neuf que dans le milieu du livre d’occasion, en ces temps de révolution technologique, difficulté que ne peut qu’accroître une concurrence que nous considérons déloyale, car circulant allègrement en zone grise.

À quoi sert-il de réinsérer des gens si c’est pour en mettre d’autres au chômage ?

Certains d’entre nous sont propriétaires des lieux où ils tiennent commerce et disposent alors d’une marge de manoeuvre, mais pour ceux qui sont locataires, la situation est de plus en plus précaire. C’est pourquoi nous vous invitons à lire le texte qui suit et à vous faire vous-même, à sa lecture, une opinion sur ce dossier délicat.

Le marché de la fripe n’est pas celui du livre. Particulièrement au Québec, enclave francophone en Amérique, ce dernier est fragile et ne se maintient en équilibre qu’en vertu de certaines règles élémentaires (telle la loi 51, pour le livre neuf, entre autres). Quant à lui, pour ceux qui l’ignorent, le marché du livre et du disque d’occasion s’est grandement structuré ces vingt dernières années, et Montréal peut maintenant compter sur son réseau de professionnels digne de ce nom, mais pas des plus profitables. Or, les « librairies » Renaissance, qui poussent ici comme des champignons, ne sont pas soumises aux diktats du commerce, d’autant plus que le réel but commercial de ces entreprises est la multiplication des centres de dons (vêtements et autres objets) qui y sont hébergés.

Pour bien comprendre les enjeux que dévoilait cette chronique, nous vous invitons à consulter les chiffres concernant cet OBNL. Ils sont disponibles sur le site du gouvernement fédéral. Vous pourrez là chercher « Industries Goodwill Renaissance » dans la case « Nom de l’organisme » et porter une attention particulière à la colonne des actifs (portefeuille immobilier et terrains), aux salaires des principaux dirigeants et aux subventions que le gouvernement du Québec accorde à cet organisme.

Entendons-nous, en aucun cas nous ne voulons décourager les dons et la générosité dont les gens font preuve envers les plus démunis, mais lorsque l’on fait appel à l’esprit de charité d’autrui, la transparence de nos actes est essentielle.

Nous pensons qu’il n’est pas sensé qu’un monopole tente de s’établir sur la base de la charité. La répartition des biens à travers une multitude d’organismes de bienfaisance garantit une bonne répartition géographique des dons, mais aussi une bonne répartition sociale, eu égard à une diversité de besoins.

Qu’une compagnie privée multimillionnaire, qui est liée à la multinationale américaine Goodwill Industries International Inc., se serve de la générosité des gens à grands coups de publicité pour établir des points de vente dans les rues commerçantes aux loyers les plus élevés, mettant ainsi en jeu la vitalité financière de petits commerces comme les librairies d’occasion, disquaires et autres lieux d’échange, voilà l’enjeu véritable, d’autant plus que le président de Renaissance, M. Pierre Legault, reconnaît que le volet librairie et disquaire de l’entreprise ne permet aucune « réinsertion sociale », contrairement à son volet Fripe-Prix. L’ambiguïté entre ces deux volets se doit donc d’être éclaircie.

*Auteurs

Mathieu Bertrand, Librairie Bonheur d’occasion
Étienne Charbonneau, Librairie L’Échange
Jacques Couture, Librairie Marché du livre
René Forget, Librairie Icitte
Richard Gingras, Librairie Le Chercheur de Trésors
Pierre Goyette et Yvon Goyette, Bouquinerie  du Plateau
Michel Lefebvre, Librairie Henri-Julien
Pierre Markotanyos, Aux 33 Tours
Chantal Melançon, Librairie Romans Savons
Jean-Sébastien Raymond, Boutique Volume
Jonathan Roireau, Librairie Parenthèse
Ruth Stewart, Librairie du Vieux Bouc
Jean-Philippe Thivierge, Librairie La Cargaison

4 commentaires
  • Claude Jourdain - Abonné 13 décembre 2016 09 h 36

    Vous en faites de la réinsertion, vous ?

    "À quoi sert-il de réinsérer des gens si c’est pour en mettre d’autres au chômage ?"
    La phrase canon de ce texte pour lutter contre ce "monopole" que serait Renaissance.
    C'est bien peu connaitre la clientèle des travailleurs à qui ce type d'entreprises donne une deuxième chance d'avoir une place sur le marché du travail et que peu d'entreprises conventionnelles font.
    Pour des gens qui vendent la lecture, ils devraient en lire un peu plus sur le site du Collectif des entreprises d'insertion en plus de ce qu'ils lisent sur le site de Revenu Canada.

    • Jean-Marc Plante - Inscrit 13 décembre 2016 19 h 33

      Faire lire ceux qui lisent moins, c'est déjà réinsérer. Et vous faites quoi dans la vie?

    • Jean-Sébastien Raymond - Abonné 13 décembre 2016 21 h 39

      Monsieur Jourdain,

      Mes collègues et moi ne nous élevons pas contre ce type d'entreprise et même pas contre Renaissance; cependant, certaines pratiques de cette entreprise menacent un équilibre déja fragile dans le milieu des librairies et c'est ce que nous dénonçons dans cette lettre. La phrase a laquelle vous faites allusion est bien réelle car le dumping que Renaissance fait sur la rue Mont Royal tout en ne faisant aucune insertion sociale dans cette boutique frappe de plein fouet mes confrères.

      Après lecture de l'énoncé des critères de définition d'une entreprise d'insertion, je peux affirmé que la boutique sur Mont royal ne rencontre pas les 6 premiers points.

      Pour répondre a votre question, nous, les petites libraires, nous essayons de survivre dans un marché difficile en faisant un métier qui nous passionnent, tout en essayant de créer des emplois stables.

      Jean-Sébastien Raymond
      libraire

  • Yvon Massicotte - Abonné 14 décembre 2016 01 h 02

    Serait-ce une fausse inquiétude?

    À lire cet article ainsi que ceux qui l'ont précédé sur ce sujet, incluant les commentaires, je me demande si les libraires d'occasion s'en prennent à la bonne cible.

    Comme certains abonnés l'ont écrit, les librairies de type Renaissance achètent n'importe quoi et s'alimentent à ceux qui se débarassent de leurs livres. Les vrais libraires d'occasion sont très spécifiques et pointilleux lors de leurs achats. Ils connaissent leur marché et n'achètent pas n'importe quoi. L'amateur de livres le sait et fait un magasinage très différent dans ces 2 types de librairies. Dans l'une, il recherche des titres précis et dans l'autre, il fouine pour dénicher une perle dans un tas de fumier.

    Les difficultés des libraires d'occasion seraient, selon moi, liées à la contraction générale que vivent les commerce de détail de niche. Les temps sont durs pour beaucoup.

    À les fréquenter, je soupçonne finalement que, sans qu'il y ait nécessairement de collusion explicite, les libraires d'occasion ont tous une même politique de prix et ne compétitionnent que de par leur situation géographique. Ils pourraient faire preuve ici d'un peu plus de flexibilité.