La résurgence des États et des nations

Le politicien britannique pro-Brexit Nigel Farage s'adressant à la foule lors d'un rassemblement partisan de Donald Trump à Jackson, au Mississippi, le 24 août dernier
Photo: Gerald Herbert Associated Press Le politicien britannique pro-Brexit Nigel Farage s'adressant à la foule lors d'un rassemblement partisan de Donald Trump à Jackson, au Mississippi, le 24 août dernier

Y a-t-il un rapport entre le Brexit, l’élection de Trump et la récupération d’Alep par l’État syrien ? Les trois vont à l’encontre du mondialisme démonteur de nations et d’États. Ses têtes d’affiche tombent en succession : Cameron, Clinton, Sarkozy, Juppé, Hollande, Renzi. Ailleurs, le djihadisme, arme de l’heure contre les États et les nations, rencontre en Syrie la riposte qui l’écornera.

Sans chant prématuré de Te Deum ni présomption de l’avenir, 2016 peut être marqué d’une pierre blanche. Preuve en sont le remue-ménage dans la bulle de la global governance insolemment contrariée et l’agitation dans l’aquarium politique occidental devant l’échec qui se profile en Syrie.

Le déclin

Après 1945, l’État assume un rôle d’initiative et de redistribution qui contribue au boom économique des « Trente Glorieuses ». C’est le néolibéralisme qui profite de l’avènement de la crise à partir de 1974 pour imposer une mondialisation renforçant le primat du marché. Récemment loué comme corne d’abondance, l’État est alors conspué comme obstacle aux bienfaits attendus du marché.

Produit de la Révolution française, la nation est à l’origine un modèle émancipateur reposant sur l’affirmation de la souveraineté populaire. Elle constitue une aspiration qui se répand largement dans le monde, devenant le fondement de nombreux États. Or, à l’ère du néolibéralisme conquérant, le fait national s’apparente à un particularisme résiduel qui entrave l’homogénéisation mondialisante.

Vecteurs conscients ou pas du néolibéralisme, des universitaires ont tôt fait de reléguer États et nations au passé, de condamner l’étude du politique et de prendre le transnationalisme pour fait accompli ou dominant.

Haro sur l’État et la nation

Dans les pays occidentaux, la mise au pas des États comporte leur retrait d’une économie libéralisée ainsi que l’intégration dans un système mondialisé et hiérarchisé. Déporté vers l’extérieur, l’État se distancie de sa base nationale, laquelle fait figure de vestige ou d’archaïsme. Sont célébrés le cosmopolitisme, la « société civile », les identitarismes non nationaux, l’américanisme passant pour une world culture, etc.

La dissolution du camp soviétique met une immense partie du globe, longtemps hors de portée, à la disposition du capitalisme et donne un coup d’accélérateur à la mondialisation. Il importe d’affaiblir l’État russe afin de faciliter l’accès aux ressources du pays. Durant la décennie Eltsine, la Russie est mise en coupe réglée par oligarques et grand banditisme, avec des résultats catastrophiques pour la société russe. Sous Poutine, l’autorité de l’État est rétablie, ce qui vaut à son président popularité en Russie et fulmination en Occident. Autour de la Russie, des « révolutions colorées » alimentées par des officines néolibérales font de certains pays des avant-postes du camp occidental.

Au Moyen-Orient, les néoconservateurs recourent à la méthode indirecte des guerres de déstabilisation, menées par procuration et faisant appel au sectarisme-fanatisme djihadiste pour briser les nations. D’origine israélienne, le projet néocon est affiché : à défaut de pouvoir les contrôler, démembrer les États et nations arabes en micro-entités confessionnelles manipulables et satellisables. La Syrie est le laboratoire pour la création de zones de chaos sur le pourtour de la Russie, jusqu’à la Chine.

Que représentent le Brexit et l’élection de Trump sinon le refus d’un mondialisme assécheur des économies nationales ? Du fond des deux pays qui en sont pourtant les pivots, la mondialisation néolibérale est rejetée au profit de politiques nationales de relance économique et de rappel du fait national. Que représente la déroute du djihadisme en Syrie, sinon un coup d’arrêt à la politique de regime change orchestrée de l’extérieur, de désarticulation des États et de dévastation des sociétés ? États et nations n’ont pas dit leur dernier mot.

12 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 12 décembre 2016 03 h 53

    À venir : la survie des nations


    Dans l’ordre transnational de Yalta, les nations victorieuses, la Russie et les États-Unis, fédèrent autour d’elles en s’alliant des nations en émergence dont les Nations Unies facilitent l’apparition, mais aussi en réordonnant les rapport entre elles et les nations du vieux monde.

    Ce fut en cours jusqu’à la percée du mur de Berlin et l’implosion de l’URSS, mais aussi avec la subjugation des États producteurs de pétrole à l'ordre capitaliste en effervescence.

    De cet ensemble construit sur les ruines du monde de Yalta, vous notez un retour des nations sous l’effet de charges sur des irritants qui en neutralisaient l’expression, y voyant l’émergence d’un nouvel ordre international dans lequel le Brexit et l’entrée en scène de Donald Trump seraient annonciateurs de l’éjection du pouvoir des mondialistes et de l’entrée en scène de nationalistes nouveau genre.

    C’est une lecture plus qu'intéressante. Reste à cerner la face cachée de l'ordre en gestation. Le monde de Yalta a perduré quarante ans, celui post-Yalta se fissure et des nations en émergence ne se voient plus à la marge, ce que vous minimisez.

    Les intégrer conduit à penser un monde à trois, recherché par Fidel Castro, car, avec l’entrée en scène des nations de l’Asie, la Chine en tête, il m'apparaît la base de l'ordre à inventer.

    Quelle forme prendra cet ordre au moment où les jours de la terre sont comptés ? C'est difficile de prévoir ce que sera cette forme en 2030. Il est possible, même plus que souhaitable, que la survie de l’humanité sera au cœur des préoccupations des citoyens des États.

    Mais qu’en sera-t-il des assises de l’ordre capitaliste du monde post-Yalta ? Seront-elles régulées autrement ?

    C’est imaginable lorsqu’on pense à Cop21, car là s’est amorcé un virage. Pour que l'imaginable s'actualise, il faudra une conception du monde qui lie, rallie et ordonne autrement les Nations.

  • Jean-Marc Cormier - Abonné 12 décembre 2016 06 h 00

    Les peuples auront raison ou leurs élites les "suicideront"

    La véritable mondialisation ne se réalisera vraiment, si elle doit advenir un jour, que lorsqu'elle sera mise au service des peuples et pas seulement au seul profit de quelques grandes puissances trop heureuses de se mettre elles-mêmes à la solde du capital, des multinationales et des banques.

    Les peuples auront raison ou leurs élites les "suicideront".

  • Denis Paquette - Abonné 12 décembre 2016 07 h 53

    ceux qui ne veulent pas suivre seront détruits

    Pourquoi parler de la résurgence des nations tandis qu'il y a de fortes chance que c'est plutôt le contraire qui arrivera, vous ne pensez pas qu'il apparaitra plutôt quelques ensembles qui domineront tous les autres et que ceux qui ne veulent pas suivre seront detruit

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 12 décembre 2016 08 h 08

    Le début de la fin pour le multiculturalisme ?

    Merci à Samir Saul de complémenter le dernier livre de Mathieu Bock Côté : Le multiculturalisme comme religion politique dont voici un extrait :

    Il faut réapprendre à penser la singularité de chaque culture, sa profondeur historique et peut-être mieux, ce que chacune a d’irréductible.

    La mémoire politico-historique est la transcendance à la portée des modernes : Elle est la condition même de la pérennité d’une communauté politique, qui découvre un jour qu’elle est gardienne de quelque chose de très précieux : un rapport au monde. Elle rappelle l’importance du donné, de la dette, de la gratitude.

  • Robert Aird - Abonné 12 décembre 2016 10 h 49

    Trump et la Nation: désillusion à venir

    Vous savez sûrement que Trump est un néolibéral (qu'on me lâche avec son pragmatisme!)comme tout homme d'affaires milliardaires. Il s'est par ailleurs entouré des pires doctrinaires en la matière comme des banquiers de Goldman Sachs, les pires bandits de la haute finance. Pourquoi donc présenter Trump comme une illustration de la résurgence des nations? Parce que des électeurs candides l'ont perçu comme tel? La désillusion est à venir.

    • Marc Therrien - Abonné 12 décembre 2016 18 h 07

      Générer le pire qui se prenait pour le meilleur.

      En théorie, je peux vivre avec des pragmatiques utilitaires à condition qu’ils aient la capacité de peser le pour et le contre d’une action au regard de ses meilleures conséquences possibles positives et de ses résultats optimaux pour l’amélioration du bien-être collectif (réf : conséquentialisme). La fin justifie les moyens si l'action envisagée se veut bonne. En pratique, je perçois Trump comme un néolibéral pragmatique pur qui valorise certes l’action prioritairement à la réflexion intellectuelle vague et abstraite comme les puristes de la praxis dont le leitmotiv est : agissons d’abord, nous réfléchirons ensuite. Je pourrais être effrayé de constater qu'il n'a pas l'intelligence pratique de pouvoir juger des conséquences possibles des actions qu’il pose lui-même ou qu’il commande. Avec lui, l’enfer pourrait être autrement que pavé de bonnes intentions ; il pourrait être le véritable enfer composé d’actions irréfléchies générant le pire qui se prenait pourtant pour le meilleur.

      Marc Therrien