Pour une diversité qui rassemble

«Pourquoi est-ce un problème pour eux qu’un Noir joue au hockey ou que l’on s’échange des tartes au sucre contre des empanadas ? Ces pubs ne sont-elles pas de bons exemples d’intégrations réussies ?» s'interrogent les auteurs.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Pourquoi est-ce un problème pour eux qu’un Noir joue au hockey ou que l’on s’échange des tartes au sucre contre des empanadas ? Ces pubs ne sont-elles pas de bons exemples d’intégrations réussies ?» s'interrogent les auteurs.

Le déclencheur

« Continuer à parler de diversité en évoquant le folklore et la gastronomie est un signe d’inconscience politique. Sans un discours politique clair qui évoque la responsabilité sociale de tous et toutes quant au racisme, nous ne parviendrons jamais à une société juste et exempte de racisme et de discrimination.»

— Texte collectif, «Le gouvernement doit cesser de se moquer de la diversité», Le Devoir, 3 décembre 2016

Dans un texte du 3 décembre 2016, certains intellectuels et militants critiquent vivement deux publicités de 60 secondes produites par le ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion. Ce qu’ils exigent est dans le titre : « Le gouvernement doit cesser de se moquer de la diversité ». Comment ces publicités se moquent-elles de la diversité selon eux ? En dépeignant deux histoires positives d’intégration à la société québécoise. Mais on leur reproche surtout de ne pas y avoir inclus d’immigrants de confession musulmane, et de ne pas avoir soulevé la problématique du racisme systémique.

Pour donner le ton, ils écrivent : « Ces deux spots publicitaires véhiculent une image du bon immigrant qui ne doit plus seulement apprendre le français, mais également connaître “ toutes les répliques de RBO ”. » Comme si apprendre les répliques de RBO par coeur était une exigence au même titre qu’apprendre le français… On fait passer des anecdotes personnelles pour des impératifs ; ce n’est pas le message qui est caricatural ici, c’est son interprétation. Personne ne pense sérieusement qu’il faille jouer au hockey ou connaître les répliques de RBO par coeur pour bien s’intégrer.

Mais qu’y a-t-il vraiment derrière cette critique ? Qu’auraient-ils préféré ? Pourquoi est-ce un problème pour eux qu’un Noir joue au hockey ou que l’on s’échange des tartes au sucre contre des empanadas ? Ces pubs ne sont-elles pas de bons exemples d’intégrations réussies ? Ce qui est patent dans leur critique, c’est la perception négative qu’ils ont quant à l’idée d’intégrer des aspects de la culture d’accueil.

Une bonne intégration pour eux ne signifierait pas nécessairement l’adoption de certains traits de la culture québécoise. Cette critique donne l’impression qu’être influencé par la culture québécoise ne serait pas souhaitable. Cela découle à notre sens d’une conception communautariste de la vie en société, qui cloisonne les différentes communautés au lieu de les relier. Sous le couvert de la diversité, ces critiques semblent chercher davantage à protéger les valeurs d’une communauté bien particulière qu’à viser le bien commun.

Le non-dit de l’histoire

Ils affirment : « Le fait que les Québécoises et Québécois de confession musulmane ne soient pas inclus dans cette campagne est complètement incompréhensible et dénote un fossé entre les politiques et les réalités de notre société. » Doit-on encore une fois rappeler que l’islam n’est pas une ethnie, mais une religion ? Pourquoi alors ces critiques prétendent-ils qu’il n’y a pas de musulmans dans les deux pubs ? Un Noir ou une immigrante d’origine chilienne pourraient fort bien être musulmans.

Ensuite, doit-on vraiment s’étonner de la retenue du gouvernement, du choix de ne pas inclure dans ces publicités des adeptes identifiables d’une religion, quelle qu’elle soit ? Sur deux témoignages d’intégration, l’État québécois aurait dû présenter un adepte de l’islam ? La laïcité de l’État n’implique pas la promotion d’une seule religion, mais de n’en promouvoir aucune. De plus, le mandat de ces publicités n’était pas de représenter des groupes discriminés ou de dénoncer le racisme systémique, mais de présenter des cas où l’intégration avait été positive. Et en quoi ces deux 60 secondes excluent-ils qu’il y en ait d’autres qui abordent la discrimination ? En fait, pour la ministre, il ne s’agit que de la première phase, et il y en aura d’autres qui toucheront directement cela.

Bien qu’il y ait des professeurs d’université, des journalistes, des auteurs, etc., beaucoup de signataires de cette critique sont des militants qui travaillent au sein d’organismes de défense des musulmans : AMAL-Qc, Regroupement des Algériens du Canada, Fédération des Canadiens musulmans, Conseil national des musulmans canadiens, Collective des féministes musulmanes du Québec, etc. On affirme vouloir défendre la diversité, mais nous voyons que pour ces groupes, la ligne n’est pas toujours claire entre la défense des droits des minorités et les revendications identitaires ou religieuses.

Une diversité qui rassemble

Nous cherchons tous à développer une société où l’égalité est un principe fondamental et, par conséquent, à combattre la discrimination. Les outils à notre disposition doivent être diversifiés, et nous croyons que ces publicités n’en sont qu’un parmi plusieurs autres. Il est bien évident que deux pubs de 60 secondes ne peuvent représenter toute l’étendue des cas possibles d’intégration ni tous les défis qui peuvent en découler, mais elles n’en avaient pas la prétention. Et, disons-le, nous ne sommes pas ici en train de défendre la qualité artistique ou conceptuelle de ces pubs, nous ne faisons que répondre aux critiques formulées à leur endroit.

On peut bien reprocher au ministère d’avoir choisi le concept du « témoignage personnel », mais le problème est que ces critiques prétendent en tirer un message qui dirait : « c’est comme cela que vous devez faire ». Si la personnalité choisie avait été une étudiante en génie à l’université, aurait-on dit que la publicité véhicule l’idée qu’un « bon immigrant » doit absolument être en génie à l’université ? Ce n’est pas ainsi que l’on fera avancer la discussion…

Nous croyons aussi que le souci de la diversité et celui du bien commun ne s’excluent pas l’un et l’autre, et que pour trouver un équilibre entre les différentes cultures, y compris la culture d’accueil, il faut porter davantage l’attention sur l’échange et sur ce qui rassemble. La promotion de la diversité ne devrait donc pas être celle du particularisme.

Signataires : 

Clyde Paquin, candidat à la maîtrise en philosophie à l’Université de Montréal
Djemila Benhabib, écrivaine
Sébastien Bilodeau, secrétaire-trésorier de Génération nationale

Renart Léveillé, artiste pluridisciplinaire, blogueur
François Doyon, enseignant en philosophie au cégep de Saint-Jérôme et coauteur de La face cachée du cours Éthique et culture religieuse
Me Éric Taillefer
Louise Mailloux, professeure de philosophie
Yann Ménard, anthropologue
Annie-Ève Collin, professeure de philosophie
Michèle Sirois, anthropologue
Louis Piché, sociologue
Alban Ketelbuters, doctorant en études littéraires à l’UQAM et doctorant en histoire et civilisations à l’EHESS
Nadia El-Mabrouk, professeure à l’Université de Montréal
André Gagnon, éditeur
Éric Debroise, historien
Laurent Maslé, éducateur
Daniel Gagnon, concepteur publicitaire
Dominique Uhde, philosophe et enseignant de philosophie
Daniel Baril, vice-président du Mouvement laïque québécois

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