La suspension volontaire de l’intelligence

Une statue a été dressée à la sortie du zoo de Cincinnati pour commémorer la mort du gorille Harambe, abattu le 2 juin dernier.
Photo: John Sommers II / Getty Images / AFP Une statue a été dressée à la sortie du zoo de Cincinnati pour commémorer la mort du gorille Harambe, abattu le 2 juin dernier.

Samuel Coleridge a défini de façon célèbre le mécanisme grâce auquel il nous est possible de jouir des plaisirs de la fiction sans nous encombrer des rigueurs de la raison : la suspension volontaire de l’incrédulité (willing suspension of disbelief). Ce mécanisme de mise entre parenthèses est à la base de la psychologie humaine, qui ne manque jamais de ressources pour convaincre celui qui convoite un bien quelconque de fermer les yeux sur ce qui, en toute raison, devrait plutôt l’en tenir éloigné. La bêtise ne saurait mieux se définir que par ce détournement consenti du regard et de la pensée. Car la bêtise n’est pas, comme on le croit trop souvent, une absence d’intelligence, mais une suspension de l’intelligence, et même, très précisément, une suspension volontaire de l’intelligence.

Les raisons de cette suspension sont nombreuses et la bêtise vieille comme le monde, mais en existe-t-il une forme qui soit proprement contemporaine ? Si l’on veut comprendre en quoi notre époque est l’hôte d’une bêtise particulière, il faut regarder du côté des valeurs qui définissent spécifiquement et « nouvellement » notre époque, des valeurs que nous sommes si prêts à défendre, qui nous donnent une satisfaction si grande, que nous choisissons de les placer devant toute forme d’intelligence.

Failles morales

 

Pour saisir cette nouveauté, on peut partir de ce qui, traditionnellement, a le plus souvent encouragé l’humanité à suspendre son intelligence, à savoir ses failles morales. Ce sont ses lâchetés grandes ou petites, qui, depuis la nuit des temps, la détournent de la raison et de l’effort de la raison, et le sens commun veut qu’en effet ce soit par faiblesse, par manquement ou, comme on disait autrefois, par « vice » — par exemple la paresse ou la vanité — que les humains se laissaient aller à la bêtise. Or, quand on observe la bêtise d’aujourd’hui, on s’aperçoit que ce ne sont pas les vices qui la motivent, mais, très exactement l’inverse : la vertu.

Les exemples de bêtise vertueuse sont partout autour de nous. La plupart puisent au registre omniprésent de la sécurité, comme dans le cas de ces terrasses que les restaurateurs n’ont plus le droit d’installer le long du trottoir pour le cas où une personne à mobilité réduite viendrait s’y heurter, alors pourtant que nous acceptons sans le moindre souci pour les malvoyants ou les utilisateurs de fauteuils roulants que ces mêmes trottoirs accueillent des bacs à recyclage toujours plus nombreux et volumineux.

D’autres viennent d’une certaine idéalisation de la nature, ainsi que l’a montré, au printemps dernier, l’exemple du désormais célèbre Harambe, ce gorille d’une espèce en voie d’extinction du zoo de Cincinnati, abattu parce qu’il menaçait la vie d’un enfant de trois ans qui s’était faufilé dans son enclos sous les yeux horrifiés de la foule. Peu émues par le sort du petit garçon, plus de quatre cent mille personnes se sont empressées de signer une pétition réclamant « justice pour Harambe ».

On se demande évidemment ce que pourrait être une « justice » qui donne satisfaction à Harambe (ou, en l’occurrence, à ses congénères endeuillés), c’est-à-dire qui ne soit pas une justice donnant d’abord satisfaction à l’image anthropomorphisée que nous nous faisons de ce singe, mais ainsi va la bêtise de notre temps, qui trouve à s’épanouir dans notre quête incessante du bien, comme un autre exemple nous en a été donné lorsque la Seine en crue a récemment emporté tel un fétu de paille une partie des équipements destinés à l’installation de « Paris Plages », dont les créateurs ont « bêtement » oublié dans leur projet écologiste qu’il est fort imprudent d’édifier des bâtiments à quelques mètres d’une rive.

Vertu

 

L’idée que la vertu soit aujourd’hui le grand moteur de la bêtise peut paraître curieuse, car la vertu, a priori, est liée à l’intelligence. Mais cette intelligence, en quelque sorte anthropologique, reste abstraite et lointaine. Elle agit à un certain niveau de philosophie et à très long terme de l’évolution de l’espèce, mais elle intervient peu à l’échelle immédiate de la vie concrète.

Au contraire, à cette échelle, la vertu constitue moins une forme de réflexion qu’un congé de réflexion. Un peu comme les lois et les règlements, qui nous permettent de ne pas (ou ne plus) avoir à débattre de telle ou telle action, telle ou telle entreprise, tel ou tel comportement, la vertu nous permet, une fois qu’on l’a adoptée, de mettre notre esprit au repos. Ce repos est l’une des forces mésestimées et même, pourrait-on dire, cachées de la vertu, qu’on perçoit toujours, dans un étonnant renversement de valeur (ou par un habile tour d’esprit), comme exigeante, difficile à pratiquer, appelée à être transgressée. Et sans doute est-elle effectivement exigeante, car il est difficile de résister à la paresse, à la vanité et à l’ensemble de ce que la vertu condamne. Mais il s’agit là d’une exigence psychologique, morale, physiologique. C’est seulement en de très rares cas qu’il s’agit d’une exigence intellectuelle. Car ce qui est exigeant, intellectuellement, ce n’est pas de penser le bien ou le mal (même si dans le cas du mal quelques contorsions de l’esprit sont parfois utiles), mais de penser ce qui tombe en dehors de l’un et de l’autre, ce qui est complexe et indécidable, ce qui nous oblige à douter, ce qui est ambigu ou sans réponse, bref, ce qui ne laisse pas la conscience absolument tranquille.

À bien des égards, la vertu est une façon extrêmement commode d’éviter l’intelligence, c’est-à-dire l’effort d’évaluer les situations de la vie au cas par cas et d’accepter, dans l’action comme dans le jugement, une part de risque et d’inconnu.

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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons un extrait du dernier numéro de la revue Argument (hiver 2016-2017, vol. 19, no 1).


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