Pour en finir avec le «populisme ambiant»

Augmenter le salaire minimum à 15$ l’heure n’aurait pas les conséquences négatives que certains annoncent.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Augmenter le salaire minimum à 15$ l’heure n’aurait pas les conséquences négatives que certains annoncent.

Le déclencheur

« En appliquant les résultats de Drèze et Modigliani à une hausse du salaire minimum québécois à 15 dollars en 2016, on peut estimer que jusqu’à 160 000 emplois disparaîtraient au Québec à long terme ! » — Marc Van Audenrode et Pierre Fortin, « Un débat qui favorise le populisme ambiant », Le Devoir, 8 novembre 2016

Dans Le Devoir du 8 novembre, les économistes Pierre Fortin et Marc Van Audenrode ont vertement critiqué les groupes favorables à une hausse du salaire minimum à 15 $ l’heure. Selon les auteurs, ils favoriseraient le « populisme ambiant » et s’apparenteraient à des « climatosceptiques » en remettant en cause les fondements scientifiques des conséquences négatives sur l’emploi prévus presque unanimement. Dans une autre lettre, celle-là publiée dans Le Soleil, le Conseil du patronat du Québec (CPQ) en remettait, affirmant qu’un salaire minimum à 15 $ l’heure engendrerait « des effets collatéraux plus négatifs que positifs ». Qu’en est-il réellement ? Plutôt que de se lancer dans une interminable guerre de chiffres, analysons froidement tous les paramètres : le salaire minimum, l’emploi, mais aussi la productivité.

Le salaire minimum et la productivité

En utilisant les résultats d’une étude publiée il y a plus de 35 ans par les économistes Jacques Drèze et Franco Modigliani, messieurs Fortin et Van Audenrode avancent que « jusqu’à 160 000 emplois disparaîtraient au Québec à long terme » si le salaire minimum était augmenté à 15 $ l’heure en 2016. Cette affirmation est problématique parce qu’elle est contredite par… Drèze et Modigliani eux-mêmes, les auteurs de l’étude sur laquelle les deux professeurs québécois se basent pour avancer le chiffre de 160 000 emplois menacés.

En effet, Drèze et Modigliani arrivent à la conclusion générale qu’une « augmentation de 1 % des salaires au-delà de l’inflation et des gains de productivité engendre à long terme une perte de 2 % des emplois ». Or, le salaire minimum réel (qui tient compte de l’inflation) a fait du surplace au Québec depuis la fin des années 1980. Pendant ce temps, la productivité réelle a augmenté de plus de 35 %.

Ainsi, une hausse d’environ 35 % du salaire minimum réel au Québec (ce qui l’amènerait à environ 15 $ l’heure) ne devrait engendrer aucune perte d’emploi à long terme si l’on se fie aux conclusions de la source des deux professeurs. En prenant en compte des gains de productivité réalisés par l’économie québécoise au cours des dernières décennies, on obtient donc une analyse différente des résultats. Jusqu’à maintenant, ces gains ont trop peu souvent servi à augmenter la rémunération des salariés québécois.

Trop optimistes

Le 10 novembre, le CPQ publiait une lettre ouverte basée principalement sur une étude qu’il a commandée à la firme Daméco. Cette dernière avait pour mandat d’évaluer les répercussions d’une hausse du salaire minimum à 15 $ l’heure sur différentes variables économiques : emploi, inflation, croissance, pouvoir d’achat, etc.

Dans son avis, le CPQ mentionne que l’« augmentation soudaine du salaire minimum sans augmentation prévue de la productivité mène indéniablement à une diminution de l’emploi ». Autant dire que le lobby reconnaît qu’une hausse du salaire minimum à 15 $ l’heure n’aurait pratiquement aucun impact sur l’emploi considérant l’évolution récente de la productivité québécoise mentionnée ci-dessus.

Qui plus est, la plupart des effets présentés dans l’étude de Daméco sont tellement minimes qu’ils ne sont tout simplement pas différents de zéro d’un point de vue statistique. C’est notamment le cas pour la croissance économique, l’étude stipulant que le produit intérieur brut (PIB) québécois baisserait d’environ 0,15 % si le salaire minimum augmentait à 15 $ l’heure dès l’année prochaine. Les auteurs taisent le fait qu’une telle variation est en deçà de la variabilité naturelle dans les calculs du PIB québécois effectués par Statistique Canada.

En dernier lieu, l’étude mentionne qu’un salaire minimum à 15 $ l’heure engendrerait au plus 12 900 pertes d’emploi, ce qui est moins élevé que l’estimation la plus pessimiste présentée dans la dernière étude de l’IRIS sur le sujet. Ce n’est donc pas sans raison que le CPQ, dans son avis, remet en question les chiffres de l’étude qu’il a lui-même commandée, les jugeant trop optimistes.

Des effets positifs significatifs

Entendons-nous : même si une hausse du salaire minimum à 15 $ l’heure mettait en péril 20 000 emplois, elle améliorerait tout de même le niveau de vie de plus de 980 000 Québécois et Québécoises. Non seulement ils et elles gagnent actuellement un salaire trop faible pour leur permettre de bien vivre, mais ils et elles n’ont pas assez de temps libre pour étudier, consommer de manière plus responsable ou simplement s’occuper de leurs proches. C’est sans compter tous les gens qui gagnent un peu plus de 15 $ l’heure et qui verraient leur salaire être ajusté à la hausse en fonction de l’élévation du plancher salarial.

Il est donc tout à fait faux de dire que cette mesure serait « un levier susceptible de nuire à ceux et à celles dont on espère améliorer le sort ». Le coeur d’une bonne politique publique réside dans sa capacité à générer à faible coût des avantages sur une grande échelle. Considérant l’analyse des effets potentiels, la hausse du salaire minimum à 15 $ l’heure répond parfaitement à ce critère. Prétendre le contraire en se basant sur une mauvaise interprétation de la réalité québécoise n’aide aucunement à combattre le prétendu « populisme ambiant » qui sévirait actuellement autour de la question : cela ne fait que l’alimenter.



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