Merci aux «sages intellos», mais…

«Le grand énervement public à la suite de la découverte de la zone sombre de la personne de Jutra est déjà passé et on peut reprendre l’analyse de l’oeuvre pour ce qu’elle est, bien qu’on ne puisse faire abstraction de ce que l’on sait du créateur», observe Yves Lever.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «Le grand énervement public à la suite de la découverte de la zone sombre de la personne de Jutra est déjà passé et on peut reprendre l’analyse de l’oeuvre pour ce qu’elle est, bien qu’on ne puisse faire abstraction de ce que l’on sait du créateur», observe Yves Lever.

Merci au Devoir d’avoir publié dans l’édition numérique du 17 novembre les réflexions que les « sages intellos » (ainsi se nomment eux-mêmes la juge à la retraite Suzanne Coupal, le cinéaste Charles Binamé, le psychiatre Jocelyn Aubut et l’éthicien René Villemure) ont rédigé à l’intention de tous.

J’en apprécie le projet et l’ensemble du texte, mais j’aimerais faire quelques remarques, car il y a un certain nombre d’informations qui semblent être passées sous leur radar.

Je partage entièrement leur critique de la précipitation qu’ont eue les autorités politiques à obliger le gommage du nom de Jutra de la sphère publique, à « troquer leurs responsabilités pour nourrir un mouvement populiste en mal de sensationnalisme. » Dès les premiers jours de la tourmente, j’ai tenu le même discours et demandé d’attendre avant de prendre des décisions aussi importantes.

Quant au problème de la pédophilie, ils affirment : « Cette affaire a été vite classée, enterrée rapidement au royaume du fait divers par la nouvelle suivante […] L’indignation si vive au départ aurait pu laisser croire qu’il y avait un intérêt réel pour les enfants victimes d’agressions sexuelles. Or, rien depuis… » Nous ne fréquentons pas les mêmes médias, car j’ai dans mes dossiers des dizaines d’articles et d’entrevues où une réflexion significative sur le problème est amorcée ; rarement a-t-on autant parlé du problème dans les médias sociaux, même si ce ne fut pas toujours dans les meilleurs termes. Pour des études approfondies, il faut aller dans les revues et les ouvrages savants, qui ne manquent pas. Les sages songeraient-ils à demander une autre commission d’enquête gouvernementale ?

« La juge craint les allégations comme la peste. Dans notre système de droit, l’allégation n’a pas de valeur. Elle doit être prouvée, soutenue par un ensemble de règles longuement élaborées pour devenir crédible. » Dans le cas présent, comme il n’est pas question d’un événement devant aller en cour, car Jutra est mort depuis 30 ans et que personne n’aurait l’idée de susciter un quelconque procès, il me semble que l’argument n’est pas pertinent. Surtout, la juge se prononce sans avoir eu connaissance des faits dont certains journalistes et moi avons eu une connaissance immédiate. Pourquoi ne pas avoir communiqué avec moi ? Beaucoup de témoignages publics, mais étant sans doute passés sous le radar de la juge et de ses collègues, démontrent à coup sûr qu’il ne s’est pas agi seulement d’allégations, mais qu’il y a des preuves. Lisez seulement le témoignage récent de Rock Demers, personnage crédible s’il en est.

Le cinéaste craint pour la pérennité de l’oeuvre de Jutra. Il croit voir que « lui et son oeuvre ont été accusés, puis condamnés sans être jugés […] que l’on veut maintenant projeter et l’homme et sa création dans l’oubli ». Je veux d’abord souligner que si l’homme a été « condamné », son oeuvre ne l’a pas été, sauf par quelques écrivailleurs anonymes et ignorants qui commentent les articles du Journal de Montréal sur Internet et par le clown Turcotte de Tout le monde en parle. Je rassure les « sages » et tout le monde : la création de Jutra n’est pas tombée dans l’oubli ; ni les universités ni les cégeps n’ont cessé de l’enseigner ; ni l’Office national du film, la Cinémathèque québécoise et les bibliothèques publiques ne les ont retirées de leurs catalogues. Le grand énervement public à la suite de la découverte de la zone sombre de la personne de Jutra est déjà passé et on peut reprendre l’analyse de l’oeuvre pour ce qu’elle est, bien qu’on ne puisse faire abstraction de ce que l’on sait du créateur.

Madame et Messieurs les sages intellos, vous auriez pu terminer vos remarques autrement que par ce cliché « Notre passé demeure notre mémoire collective » et tenter d’expliciter, comme dit une commentatrice de votre texte, « ce que cela dit de nous, comme société ». Je publierai bientôt un autre texte à ce sujet.


Le déclencheur

« Dans notre monde pressé de l’information, l’allégation nourrit souvent la nouvelle ; c’est ce monde qui multiplie les scoops, anime les réseaux sociaux, monde dans lequel certains chroniqueurs nous exposent leurs impressions, leurs points de vue pour conclure généralement dans le même sens que celui de l’opinion publique, sans trop chercher à départager le vrai du faux. »

— Suzanne Coupal, Charles Binamé, Jocelyn Aubut et René Villemure, « Quand le réflexe tient lieu de réflexion », Le Devoir, 17 novembre 2016
21 commentaires
  • Raynald Rouette - Abonné 24 novembre 2016 05 h 49

    Vous devriez vous abstenir...


    Vous n'êtes pas en position pour faire la morale!

    Vous avez causé assez de torts comme ça... inutile d'essayer de vous justifiez.

    Un doute subsistera toujours en faveur ou en défaveur de Claude Jutra.

    Qui êtes-vous M. Lever: un écrivain opportuniste ou un instrument de vengeance?

    Aujourd'hui, seule une procédure judiciaire contre vous, au nom de Claude Jutra pourrait (peut-être) faire ressortir la «vérité» dans cette affaire...

    Il y aurait beaucoup de questions à poser à l'auteur, aux sources et aux proches de celles-ci.

    • Johanne St-Amour - Inscrite 24 novembre 2016 09 h 27

      Pour le doute, je crois qu'on peut repasser. Surtout qu'une grande partie de la communauté artistique était au courant des «goûts» particuliers de M. Jutra.

      Derrière le texte des «sages intellos», je crois que se cachait une défense inconditionnelle de l'homme que fut Jutra, pas seulement une défense de l'artiste.

      Et je me pose aussi cette question: pourquoi ces «sages» ne dénoncent-ils pas eux-mêmes la pédophilie plutôt que de crier que rien de plus n'a été fait pour la dénoncer?

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 24 novembre 2016 11 h 47

      Pour le doute, il y a la présomption d'innocence, ce qui ne veut pas dire qu'ils affirment qu'il soit innocent.

      Il y a en effet une défense de l'homme, qui a droit à son honneur. Évidemment, s'il était condamné, ce serait différent.

      Je n'ai lu nulle part dans le texte qu'ils avaient une quelconque tolérance à l'endroit des pédophiles et à l'égard de la pédophilie. Votre soupçon a tout l'air d'un vilain procès d'intention.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 24 novembre 2016 11 h 54

      Votre commentaire, Mme St-Amour, est très intéressant.

      Les soupçons de pédophilie ou les accusations voilées de faire l’apologie de la pédophilie frappent tous ceux qui se désolent sur l’ignominie dont l’œuvre de Jutra est actuellement victime.

      À chaque fois qu’un critique de cinéma parle d’un film de Woody Allen ou de Roman Polanski, on ne lui demande pas de condamner la pédophilie tout simplement parce cela n’est pas pertinent. Ce le serait si le film avait cela pour sujet.

      Des millions de personnes mènent une vie sans reproche. C’est probablement votre cas, Mme St-Amour, et c’est le mien.

      Mais chez les êtres plus grands que nature qui ont fait l’Histoire, j’en connais très peu dont la vie privée est irréprochable.

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 24 novembre 2016 06 h 44

    Ce que cela dit

    «Ce que cela dit de nous, comme société» : C'est que la pédophilie ne fait pas parti des mœurs acceptables encore dans notre société et qu'un outrage, envers surtout les enfants, est encore et toujours outrageant.

    Que «madame la juge» n'oublie pas que nous ne formons pas encore un État policier.
    Et que des victimes de pédophiles, nous ne voulons pas les «soutenir», nous voulons qu'il n'y en ait plus.

    «Ce que cela dit de nous, comme société» : Un «nom» un «titre» ou une «fonction» ne doit pas protéger un pédophile.
    Nous avons nos limites. «Y a pas de... oui mais». Nos enfants ne sont pas un terrain de jeu pour adultes.

    Madame et messieurs les «sages intellos», seriez-vous aussi tolérants si c'était arrivé aux vôtres ?

    «Ce que cela dit de nous, comme société» est que différemment de ces «intellos», elle ne l'a pas regardé comme un «phénomène sociétal», elle l'a pris «personnel».

    Ce que j'en pense personnellement est que la «crise» n'a pas dépassé «l'outrage».
    Je veux bien qu'on applique la Loi, mais... elle n'éteindra pas notre «âme».
    Les «bien-pensants» (comme si c'était une tare) versus les «tordus»... j'espère que les «bien-pensants» gagneront toujours.

    C'est quoi cette mentalité de ne s'occuper que des victimes au lieu d'arrêter les malfrats ? Afin que nos policiers ne manquent pas d'ouvrage ? Madame la «Juge», vous ne remplacerai pas le «Jugement intrinsèque de l'humain normal».

    La réponse générale venait de «Et si c'était au mien qu'il avait fait ça ?» Pensez-y comme ça, vous vous poserez moins de questions et vos divagations philosophiques retomberont sur terre, là où «le monde vie» (plusieurs avec des enfants et des petits-enfants).

    «Qu’est-ce que ça dirait de nous, comme société si la protection de nos enfants ne serait plus primordiale ?» Ou que nous devrions y penser deux fois avant de réagir, ou de soupeser le pour et le contre ? Ou… de déposer cette responsabilité devant «d’autres».

    Bonne journée.

    PL

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 24 novembre 2016 08 h 50

      Votre protestation est bien généreuse, monsieur Lefebvre. Votre vertu exemplaire. Mais elle ne saurait justifier que vous traitiez de si haut les « divagations philosophiques » de gens qui nous invitent seulement à ne pas sacrifier l'honneur à la véhémence des pharisiens.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 24 novembre 2016 10 h 08

      «Votre vertu exemplaire.» Ma «vertu» n'est que normale.

      «La véhémence des pharisiens» Pour être «pharisiens», il faut que ce qu'on dit soit différent de ce que l'on pense. Et la «société» en général a dit «exactement» ce qu'elle pense, sans détour, sans artifice et souvent même très «directement». C'était peut-être «mal dit», mais ça venait d'une vérité ancrée : «On ne fait pas de mal à nos enfants». Y a rien à soupeser, ou à contrebalancer là-dedans.

      Mettez les enfants de ces «intellos» dans cette même situation et vous «verrez» qui sont les vrais «pharisiens».
      C'est facile de palabrer quand ce sont les enfants des autres.

      «Ne pas sacrifier l'honneur» vous parlez de l'honneur de «qui», des pédophiles ? Quand on possède de «l'honneur», on agit honorablement.
      L'honorabilité n'est pas un manteau à franges, c'est une façon de penser avec droiture. Maintenant, si vous considérer qu'il y a tellement de mal dans ce monde qu'il faut s'en accommoder et faire avec, c'est une autre affaire. On peut en faire des thèses, ou on peut le combattre.

      (On peut déblatérer durant des semaines sur «le feu», mais si on n'envoie pas les pompiers... ça ne donne pas grand-chose et si on envois que des ambulances, ça n'éteint rien).

      Avant toute chose, je suis père et grand-père, la pédophilie n'est pas un «sujet à discussion», c'est un fléau. Je peux admettre que des gens «sans discernement» ça existe, mais je n'ai aucune obligation de les appuyer (tout ceci en n'étant que «normal»).
      Je ne fais pas dans l'étude des phénomènes, je ne fais que vivre du mieux que je peux. Est-ce si exceptionnel que c'en est rendu «louche» ?

      Bonne journée.

      PL

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 24 novembre 2016 10 h 55

      Voyez vous-même, monsieur. Vous répliquez en suggérant que je m'accommoderait davantage que vous de la pédophilie. Si votre véritable motivation est de protéger vos petits enfants, faites. Je ne vous demanderai même pas de croire que je sois inspiré par les mêmes motifs. De toute façon, ce qui est en cause, ce n'est ICI ni vos enfants ni les miens, mais l'honneur (eh oui, monsieur, les gens y encore un peu droit même dans les sociétés les plus satisfaites de leur vertu publique). Je comprends parfaitement que ce sujet soit plus sensible pour vous et moi que des questions de corruption politique (qui ne nous laissent pourtant pas si froids), mais c'est justement parce qu'elles sont si délicates qu'on doit mettre un peu de circonspection dans l'expression de notre désaveu. C'est tout ce que réclament ces personnes. Que vous estimiez qu'il s'agit de divagations philosophiques ferait craindre que votre probité ne tourne à lintransigeance. Mais je sais que vous n'êtes pas comme ça.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 24 novembre 2016 12 h 33

      Quand on arrive à la pédophilie, l'heure n'est plus au questionnement, que ce soit pour mes enfants, les vôtres ou ceux de n'importe qui.
      Je ne sais pas le but recherché par ces «supposés sages intellos», mais à les lire dénigrer la société «normale» par des qualificatifs dégradants (dois-je les répéter), je n'ai aucune confiance, parce qu'ils et elle ne m'en donne pas. Je ne regarde pas mes semblables ni de haut ni de bas, seulement «en face». Je n'admets pas qu'on fasse autrement. Nommez-ça de l'intransigeance si vous voulez. Y a aucune discussion sur la pédophilie qui va m'amener à «p't'ête ben», qui que ce soit qui en parle, titres ronflants ou pas. Je n'ai pas du tout aimé «le ton» qu'ils et elle ont pris pour discuter de la «valeur» du jugement des gens. Ils et elle peuvent bien discuter de la «façon» que c'est exprimé, mais pas «d'où» ça vient car ça vient de la «profondeur du respect de soi». Y a rien de «frivole» dans le refus de la pédophilie. Si une juge et ses acolytes ne peuvent se mettre à la place de la victime et avoir une réaction saine et normale... le «problème» ce n'est pas moi ni la société qui l'avons.

      Bonne journée.

      PL
      P.S. Le «vous» dans mon commentaire en était un en général pour ceux qui se sentent impliqués, ce n'était pas dirigé vers vous personnellement, si vous ne l'êtes pas.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 24 novembre 2016 22 h 53

      Je ne répondrai qu'à votre P.S. Je ne sais pas à qui vous vous adressez et, une fois, dit que vous y mettez un louable entrain, je me soucie assez peu de qui vous interpellez. En revanche, je n'éprouve aucune gêne à me ranger du bord de ceux qui ne se sentent pas les genoux fléchir devant ce que vous revendiquez à votre bénéfice du nom d'intransigeance et qui n'est en somme que le mépris de règles de justice qui n'ont pas attendu votre irremplaçable posture morale pour instituer le droit. Je serais plutôt avec eux pour nous prémunir tous contre les effets de cette bruyante bien-pensance qui s'est essuyée les pieds sur Claude Jutra.

  • François Beaulé - Inscrit 24 novembre 2016 07 h 51

    Séparer l'oeuvre de l'homme ?

    Il ne me semble pas possible d'admirer une oeuvre d'art tout en détestant son créateur. Il en sera de même pour Claude Jutra, comme pour tous les autres artistes.

    Si son oeuvre survit dans la mémoire collective, le créateur y sera aussi réhabilité. On croira qu'il ne saisissait pas le mal qu'il risquait de causer aux enfants ou aux adolescents en les caressant. Je suis persuadé que Claude Jutra n'a jamais eu l'intention de causer du tort à qui que ce soit.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 24 novembre 2016 09 h 26

    Au-delà des justifications

    Il est faux de croire que condamner Claude Jutra trente ans après sa mort sanctionne l’homme : elle ne jette l’ignominie principalement sur son œuvre.

    Si j’en juge par le tollé de protestations contre la décision du TNM de faire entendre la musique de Bertrand Cantat accompagnant une pièce de théâtre, il ne suffit pas d’être condamné (par le tribunal de l’opinion publique dans le cas de Jutra), ni même d’avoir purgé sa peine (dans le cas de Cantat), pour que tout redevienne à la normale.

    Si demain, un télédiffuseur mettait un film de Claude Jutra à l’affiche, le déchainement des médias sociaux le ferait changer d’avis. Plus personne n’ose montrer son œuvre.

    Je ne reproche pas à M. Lever d’avoir révélé la vérité. Par contre, je me désole que la ministre libérale de la Culture de l’époque, Hélène David, ait demandé et obtenu que le nom de Claude Jutra soit retiré du gala annuel qui récompense les artisans du milieu cinématographique. Contrairement au TNM, le gouvernement libéral ne s'est pas tenu debout face à la tempête.

    Un film n’est jamais la création d’une seule personne. Particulièrement dans ses films de maturité, ceux-ci sont des œuvres collectives qui expriment l’expertise de notre cinéma national à un moment précis. Ils sont le fruit du travail de scénaristes, d’acteurs, de directeurs artistiques, de recherchistes, d’éclairagistes, de costumiers, etc.

    Bref, il est temps que M. Lever lui-même donne l’exemple et réclame qu’on corrige les effets de la réaction excessive que les pouvoirs publics à la suite de ses révélations.

  • Hélène Paulette - Abonnée 24 novembre 2016 10 h 27

    Excusez-moi monsieur Lever...

    Je crois que saviez parfaitement ce que vous faisiez.