Trump, obstacle ou levier pour les promesses de Trudeau?

Les politiques préconisées par Justin Trudeau sont à l'opposé de plusieurs positions idéologiques prises par M. Trump pendant la campagne présidentielle. 
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Les politiques préconisées par Justin Trudeau sont à l'opposé de plusieurs positions idéologiques prises par M. Trump pendant la campagne présidentielle. 

Justin Trudeau considère la réalisation de ses promesses électorales comme une priorité importante à la fois pour assurer qu’il tient fermement la barre de son gouvernement et pour maintenir le soutien de l’opinion publique. Il a même nommé un haut fonctionnaire au bureau du Conseil privé chargé d’assurer que ses ministres respectent effectivement leurs engagements. Jusqu’ici l’effort a été payant puisqu’un après un an au pouvoir, il a rempli ou est en voie de remplir 56 % de ses promesses selon les résultats du Polimètre, considérablement plus que ses prédécesseurs au même stade de leur mandat.

Certaines idées conservatrices (on peut difficilement parler d’un programme) de Donald Trump s’opposent clairement au programme progressiste de Justin Trudeau. Étant donné l’influence de notre voisin du sud sur les politiques canadiennes, résumée par la boutade « quand les États-Unis éternuent, le Canada s’enrhume », il est légitime de s’interroger sur l’effet de l’arrivée imprévue de Donald Trump à la présidence américaine sur la réalisation des engagements électoraux de Justin Trudeau.

L’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche ne devrait pas affecter les engagements libéraux encore en suspens de s’entendre avec les provinces sur les soins de santé, de réformer le mode de scrutin et de légaliser le cannabis étant donné que ces enjeux sont entièrement sous contrôle canadien. Par contre, plusieurs engagements encore en suspens ou en voie de réalisation dans des domaines aussi variés que les relations internationales, la défense, le commerce bilatéral, l’énergie, l’environnement et l’immigration ne sont pas à l’abri des décisions que prendra l’administration républicaine de Donald Trump.

Distances d’avec l’OTAN

Examinons la défense pour commencer. Donald Trump a exprimé l’intention de faire payer leur juste part aux membres de l’OTAN qui, comme le Canada, ne respectent pas leur quota. Justin Trudeau a déjà mis en route la réalisation de son engagement d’augmenter la contribution canadienne à l’OTAN. L’arrivée de Donald Trump au pouvoir pourrait même accélérer le processus. Toujours en matière de défense, Donald Trump a annoncé qu’il réduira la présence militaire américaine en Europe et en Asie. Ces prises de position isolationnistes rendent encore plus pressant la tenue de l’engagement libéral, toujours en suspens, de renforcer la marine et les forces aériennes canadiennes.

En matière de commerce, Justin Trudeau s’est engagé à améliorer les infrastructures frontalières. La réalisation de cette promesse dépend de l’attitude de la nouvelle administration républicaine vis-à-vis de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) dont Donald Trump a menacé de se retirer. Un retrait américain se traduirait par un retour aux pratiques commerciales discriminatoires envers le Canada, en attendant qu’un nouveau traité de libre-échange bilatéral soit négocié. Toutefois, il est peu probable que les États-Unis se retirent de l’ALENA. Même si juridiquement un retrait unilatéral est envisageable sans un vote du Congrès, la mesure se heurterait à l’opposition d’intérêts puissants, y compris des élus des États frontaliers pour lesquels les échanges commerciaux avec le Canada sont d’importance vitale.

En ce qui concerne l’énergie et l’environnement, la reprise par Donald Trump de l’oléoduc Keystone XL, que Barack Obama avait rejeté en 2015, est une bénédiction pour Justin Trudeau. Le projet de construction de l’oléoduc réjouit les intérêts pétroliers et une bonne partie de l’opinion dans les provinces de l’Ouest sans pour autant aliéner les groupes environnementaux canadiens, puisque l’oléoduc se trouve presque entièrement en sol américain. Justin Trudeau évite temporairement d’avoir à faire face aux controverses en lien avec les projets d’oléoducs sur le sol canadien dans le cadre de l’exercice d’équilibriste que constitue son engagement de mettre en place une stratégie canadienne de l’énergie.

L’arrivée de Donald Trump au pouvoir compromet gravement la réalisation de plusieurs promesses de Justin Trudeau dans le domaine de la protection environnementale, du développement d’énergies vertes et de lutte contre les gaz à effets de serre. Le rôle du partenariat nord-américain en matière de climat, d’énergie propre et d’environnement mis en place en juin 2016 à la suite d’un engagement de Justin Trudeau semble remis en question. La résistance de l’industrie pétrolière canadienne à l’engagement de supprimer progressivement les subventions aux industries de combustibles fossiles se trouve soudain renforcée par la promesse de Donald Trump d’accélérer l’exploitation des énergies fossiles dans le sous-sol américain.

Divergences migratoires

Enfin, les mesures extrêmement restrictives préconisées par Donald Trump en matière d’immigration sont à l’opposé des engagements du gouvernement de Justin Trudeau d’accueillir un nombre sans précédent de réfugiés et d’accélérer le processus d’immigration au Canada. Le refoulement à la frontière mexicaine de millions d’immigrants illégaux annoncé par Donald Trump pourrait forcer le gouvernement libéral à revenir sur sa promesse d’abolir les visas mexicains. Il est à prévoir que l’administration de Donald Trump exigera la mise en place par Ottawa d’un contrôle plus serré de l’immigration. Justin Trudeau sera d’autant plus vulnérable à cette exigence qu’elle sera reprise et amplifiée au Canada même par le discours de politiciens conservateurs, tels Kellie Leitch au fédéral et François Legault au Québec, impatient d’imposer un « test de valeurs » aux immigrants reçus.

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Le Polimètre est une application en ligne animée par des chercheurs du Département de science politique de l’Université Laval dans le but de suivre l’état de réalisation des promesses électorales au Canada et au Québec.
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2 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 24 novembre 2016 07 h 59

    Bémol

    En matière de lutte au changement climatique, je ne crois pas que Trudeau soit sérieux.

    • Raymond Labelle - Abonné 24 novembre 2016 09 h 46

      En tout cas, Justin branlait pas mal dans le manche pour ce qui est d'Énergie est. Le discours de Justin donnait l'impression de nous préparer à l'approbation par le fédéral de ce pipeline, tout en se gardant une marge de manœuvre pour quand même dire non (ou montrer que de dire non était quand même envisagé).

      Par ailleurs, comme l'évoque l'auteur, sur la question d'Énergie Est, l'élection de Trump pourrait s'avérer un coup de chance inespéré pour Justin. La baisse des prix du pétrole qui en découlerait peut suffire à rendre le projet non rentable et la possible résurrection de Keystone le rendre non-nécessaire.

      Mauvais globalement, mais bon pour le "pas dans ma cour" du Québec et les intérêts électoraux du PLC dans ce coin de pays. Évitera également au PLQ de de mal paraître s'il s'apprêtait à manœuvrer pour donner son aval au projet. En résumé, l'avenir le dira, peut-être un peu m.r.eux Justin et le PLQ.

      Le "pas dans ma cour" du Québec correspond aussi à un intérêt planétaire - le Saint-Laurent est à la fois très important et très fragile écologiquement et se trouverait sérieusement menacé par ce pipeline. De même pour les multiples autres cours d'eau visés.

      Et ce "pas dans ma cour" est légitime - on parle aussi de l'approvisionnement en eau potable d'actuellement environ 3 millions de personnes.

      De notre point de vue local et sous certains aspects globaux, à tout prendre, mieux vaut quand même ne pas avoir ce pipeline pour de mauvaises raisons que de l'avoir pour de mauvaises raisons. Mais comme ça aurait fait tellement plus de bien à l'âme de sentir que ce projet tombe ou est refusé pour les bonnes raisons.

      Ceci dit, il n'est encore malheureusement pas impossible que ce pipeline voit le jour.