Haïti - L'État policier d'Aristide

J'ai oeuvré en Haïti pendant près de deux ans et demi à titre de conseiller à la Direction générale de la Police nationale (1999 à 2001), soit lors de la période de transition entre le départ de Préval et le retour d'Aristide. J'ai appris la culture, la langue et l'histoire. J'ai également pu visiter les quatre coins de ce pays et rencontrer un peuple fier, accueillant, chaleureux et généreux, aujourd'hui totalement abandonné.

Peu après son retour, Aristide provoque un raz-de-marée dans la fonction publique pour y placer les influents amis et proches de son régime. Dans le domaine de la sécurité publique plus précisément, on congédie tout l'état-major de la Police nationale haïtienne (PNH).

C'est ainsi que le responsable de la sécurité au palais national est nommé directeur général de la PNH. La responsabilité de la déontologie policière est prise en charge par un diplomate dont le conseiller issu de la gendarmerie française est sur la liste de paie du gouvernement haïtien. La direction centrale de l'administration de ce même corps policier est confiée à un administrateur de la Société nationale de téléphone. Le secrétaire d'État à la Sécurité publique est un proche de l'épouse du président. On confie enfin les opérations policières nationales à un ex-militaire qui était considéré comme le fils adoptif d'Aristide. Peu après sa nomination, soupçonné de tremper dans une série d'enlèvements, il est remplacé.

Un des seuls cadres à ne pas avoir été remplacés est le directeur des pénitenciers nationaux. Ce même cadre a pu amasser une fortune en détournant des vivres destinés à nourrir les détenus, notamment du pénitencier national. L'absence d'un État de droit est d'ailleurs éloquemment commentée dans un texte de Jean-Louis Roy, président de Droits et démocraties, paru dans Le Devoir du mercredi 11 février.

Les conséquences du retrait de l'ONU

Les Nations unies doivent porter le plus gros fardeau de cette crise en Haïti. En 2000, après seulement cinq courtes années de soutien à la police nationale naissante, l'ONU se retire. Il devient donc évident que plus rien ne retient l'exercice du pouvoir politique sur le jeune corps policier. On jette alors les policiers dans la gueule du loup et les rendant redevables et dépendants du pouvoir politique, national, régional et local. Pourquoi ce retrait si hâtif? Question de budgets et de priorités, de toute évidence.

La population haïtienne a maintes fois été montrée du doigt comme l'artisane de ses malheurs, elle qui refuse de coopérer, de comprendre, de collaborer. Toutefois, quelle leçon avions-nous à donner alors qu'il n'y avait que très peu de coordination entre les projets des différents pays? Une tour de Babel comptant malheureusement trop de mercenaires: c'est sur cela que le degré de confiance de l'Haïtien devait se bâtir. Pas trop surprenant que la communauté internationale — et non pas l'Haïtien! — ait connu un échec «institutionnel» en un laps de temps aussi court.

Il était devenu tout aussi évident que dès le retrait de l'ONU, la survie des projets bilatéraux devenait précaire, notamment le projet de police de la Gendarmerie royale du Canada (GRC), qui avait comme bailleur de fonds l'Agence canadienne de développement international. Ce projet était basé presque exclusivement sur la formation des recrues. Or, les normes de recrutement devenant de moins en moins respectées, on retrouvait à l'Académie de la PNH des cadets qui avaient comme seul critère la loyauté envers le parti au pouvoir.

L'ACDI m'avait mandaté pour étudier la faisabilité et la poursuite de ce projet. Les nombreuses rencontres avec les hauts dirigeants de la PNH et certains ministres m'ont convaincu assez rapidement qu'il nous fallait nous retirer, ce qui était loin de plaire au Bureau des missions internationales de la GRC à Ottawa.

Le ministère des Affaires internationales a dépensé et continue de le faire à travers certaines initiatives, et ce, malgré les nombreux rapports qui lui ont été acheminés sur le constat de l'existence de l'État policier et des nombreux cas de corruption et de non-respect du droit et des droits humains. On prône actuellement le dialogue et des négociations pour résoudre la crise. Nous avons donc investi dans une crise depuis 2000 sans avoir compris le programme d'Aristide. Toutefois, aujourd'hui, ce programme est passablement modifié, et la seule certitude, c'est qu'il y aura beaucoup de victimes innocentes.

Ayant récemment passé quelque temps aux Gonaïves, je voyais que l'Artibonite était assise sur une poudrière. Il y a à peine dix jours, et malgré la violence croissante, nous avions encore des conseillers canadiens dans certains départements de ce pays. [...] Le terrible drame est que, maintenant, plus personne n'a la crédibilité pour atteindre un consensus et prendre en main le destin d'Haïti.

J'ai ma propre idée sur l'intervention future de la communauté internationale dans ce pays, c'est-à-dire de le placer sous tutelle militaire et politique, et ce, jusqu'à ce qu'une nouvelle génération ayant reçu une éducation de qualité prenne son pays en main. Ceci suppose des investissements importants en éducation, en agriculture, en santé et en sécurité. Mais c'est à travers cette nouvelle génération qu'on pourra voir se développer un vrai projet de société par et pour le peuple haïtien. [...] Dans un pays où, il n'y a pas si longtemps, on voyait dans les yeux le respect, la joie, l'espoir, on peut maintenant lire la fatalité, le mépris et la haine. Navrant qu'il faille attendre les drames humains pour comprendre.