Pour une résistance

Lise Bissonnette a reçu le Prix hommage Judith-Jasmin lors du Congrès de la Fédération professionnelle des journalistes québécois le samedi 19 novembre.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Lise Bissonnette a reçu le Prix hommage Judith-Jasmin lors du Congrès de la Fédération professionnelle des journalistes québécois le samedi 19 novembre.

Discours prononcé lors de la réception du Prix hommage Judith-Jasmin lors du Congrès de la Fédération professionnelle des journalistes québécois (FPJQ) le samedi 19 novembre

En général, les journalistes devraient se méfier des honneurs, sinon les refuser. Notre métier exige, du moins en théorie, que nous demeurions en parallèle à la cité, en l’observant sans en être vraiment, en gardant distance avec les consécrations qui devraient toujours susciter notre regard critique. Mais nous faisons aussi ce métier en espérant secrètement être reconnus et parfois aimés : j’ai donc été saisie et émue par l’appel qui m’annonçait ce Prix hommage Judith-Jasmin, et je l’ai accepté avec une reconnaissance étonnée envers un jury constitué d’anciens présidents de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, cette FPJQ que j’ai peu fréquentée, car en mon temps les patrons de presse y étaient rarement reçus. Les décennies ont passé, nous voici en amitié, je retrouve avec bonheur mon premier pays d’appartenance, le journalisme.

Je le retrouve toutefois inquiet et, ces derniers jours, presque désarçonné, c’est-à-dire tombé de sa monture. J’utiliserai les prochaines minutes privilégiées pour transformer mes remerciements en contestation de ce sentiment d’échec qui, non seulement aux États-Unis mais en Amérique du Nord, tend à transformer notre profession en rassemblement de contrits, qui versent des cendres sur leurs pages, leurs micros et leurs sites. Ils se reprochent d’avoir trop fréquenté « les élites » au lieu de s’être portés vers ceux que Donald Trump a appelés « l’homme et la femme oubliés » lors de son discours de victoire, définition des territoires ruraux et des industries déprimées que ce démagogue furieux venait de mettre dans sa poche arrière.

Un mea culpa qui n’a pas lieu d’être

La contrition est mal venue. Car il est faux d’affirmer que les médias n’ont pas répercuté, mis en lumière, dénoncé et exprimé la nausée générale devant la croisade fanatique qu’ils observaient. Quiconque a lu la presse américaine durant la dernière année a pu recueillir au jour le jour mille réfutations factuelles des mensonges permanents de cette campagne. Aurait-il fallu mettre moins de temps et de soin à débusquer ces faussetés et aller fabriquer du human story par les villes et par les champs ? Cela aurait-il modifié le choix d’un électeur sur deux ? Je ne peux le croire. Notre prédiction des résultats aurait peut-être été plus juste, mais prédire n’est pas notre métier, c’est celui des sondeurs.

Le problème, le mur qu’a rencontré le journalisme de qualité — à distinguer du fleuve boueux des médias sociaux — n’était pas tant le mensonge ordinaire des élections que la fabrication délibérée d’un énorme mirage qui promettait aux plus vulnérables un monde meilleur. Et contre le mirage, contre la fraude qu’est un mirage fabriqué par des humains, la seule parade est la lutte contre l’ignorance. Les faits, la quête des faits, l’argumentation fondée sur les faits, tel est notre travail et tel il doit demeurer. Et ceux qui nous donnent accès aux faits — la science, l’université, la recherche, la statistique, les observatoires, les conférences, les bibliothèques, les librairies, l’histoire, les médias de référence eux-mêmes et leurs sources validées — appartiennent à ce qu’on nomme les élites. Celles-là mêmes qu’on méprise aujourd’hui en accordant plutôt au fraudeur une sorte de génie qui lui aurait conféré le bon regard sur le peuple.

Je ne m’excuserai jamais de vouloir la pérennité et la progression de ces lieux d’élite. Déjà, en 1990, quand j’ai assumé la direction du Devoir qui était en faillite, les pressions qui s’exerçaient sur nous étaient des renoncements : il fallait, disaient les uns, en faire un quotidien entièrement économique puisque l’avenir du Québec ne passait plus que par l’entrepreneuriat et la finance ; il fallait, disaient les autres, l’alléger pour le consacrer aux « styles de vie » puisque l’avenir s’annonçait plus léger que le passé. Nous avons refusé de renoncer à être un journal où les valeurs intellectuelles sont premières. Et nous avons eu raison.

Certes, tous les médias, et particulièrement les médias imprimés, abordent une ère périlleuse, elle sera et elle est déjà fatale pour certains d’entre eux. Mais le journalisme de référence ne peut mourir à cause d’un support. Les meilleurs médias numériques, ceux qui nous nourrissent le mieux sont aussi ceux qui se concentrent désormais sur l’essentiel : enquêter, révéler, analyser, réfuter, débattre. Ils trouvent leur public, qui ne doit plus se mesurer à une statistique de tirage, mais s’évaluer par ses multiplicateurs d’information éclairée. C’est du travail d’élite, et la résistance, devenue essentielle, doit compter sur lui.

Dans ce cadre, que je crois durable, on comprendra que je fasse ce soir de ce prix hommage un hommage au quotidien Le Devoir qui fut pour moi l’inatteignable étoile durant mes années de presse étudiante, puis une maison personnelle et professionnelle qui m’a semblé chaque jour un peu irréelle à force de répondre aussi pleinement à mon idée du journalisme, et enfin, après mon départ, l’objet de ma solidarité constante même quand on ne la sollicitait pas. Le nom de ce journal peut sembler passéiste, un peu trop moralisateur pour les goûts de notre temps, y compris le mien, il en appelle néanmoins à résister à toutes les facilités. Tel est notre programme, il est le vôtre et je vous remercie à nouveau, pleinement, de m’y avoir incluse.


 
11 commentaires
  • Jacinthe Lafrenaye - Inscrite 21 novembre 2016 05 h 50

    Le fraudeur?

    Mme Bissonnette,

    vous parlez des élites: " Celles-là mêmes qu’on méprise aujourd’hui en accordant plutôt au fraudeur une sorte de génie qui lui aurait conféré le bon regard sur le peuple."

    Quand vous parlez de ce fraudeur, nommez-vous spécifiquement notre Jean Charest?

  • Denis Paquette - Abonné 21 novembre 2016 07 h 07

    He!-oui avoir une tête bien faite

    peut etre qu'un bon journaliste est un résistant, du moins celui qui veut bien l'être, par contre j'ai aussi envie d'ajouter qu'un resistant c'est aussi parfois un individu a la pensée unique, a nous de les débusquer,j'ai également envie d'ajouter qu'un bon journaliste est un individu a la tete bien faite, souvent plus que bien pleine a vous de découvrir ce que j'entends par la tête bien faite

  • Jean-François Trottier - Abonné 21 novembre 2016 07 h 27

    Inclure l'édition instantannée dans le journalisme

    Pour le moment des "éditeurs", des entreprises prétendûment neutres, donnent à tous et chacun une tribune pouvant avoir, ou non, un grand pouvoir médiatique.

    Que ce soit Facebook ou Twitter, ou tout autre "média social" (puisque le mot "médium" a disparu de ce monde), aucun contrôle, qu'il soit factuel ou modérateur, n'est appliqué.

    Pourtant beaucoup de gens vont y chercher leur information!

    En conséquence, il est nécessaire de trouver un moyen pour que ces médias se policent eux-mêmes et ne permettent plus ce déraillement complet, tout en conservant, voire en améliorant, les droits à la dissidence essentiels à l'évolution des idées.

    Il faudra probablement une loi qui obligera les médias sociaux à intégrer les organismes de presse existants, y compris le devoir de respecter les décisions en émanant.

    Cette année le mensonge a gagné. Multiforme, contradictoire, frappant tout azimut et sans la moindre cohérence.
    Déjà au Québec nos connaissons le mensonge, sous des formes moins fofolles. Nous le connaissonds même intimement, et je considère que les organismes de presse jouent peu leur rôle quant aux faussetés prononcées en toute impunité par cerains politiciens. Il reste que la forme en reste civilisée... pour le moment.

    La perte de crédibilité de la classe politique et de certaines "élites", ingénieurs, médecins entre autres, peut facilement tourner à l'écoeurement total et au recours aux réseaux souterrains et pourtant bien en vue du "sôôôcial". Il suffit de converser avec quelques ados (pas tous, heureusement!) pour en avoir froid dans le dos.

    Donner plus d'étendue au conseil de presse, plus de pouvoir aussi, doit faire partie du débat actuel qui en discute aussi les sources et droits.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 21 novembre 2016 07 h 53

    … de résister !

    « Et ceux qui nous donnent accès aux faits (…) appartiennent à ce qu’on nomme les élites. » ; « Nous avons refusé de renoncer à être un journal où les valeurs intellectuelles sont premières. » ; « C’est du travail d’élite, et la résistance, devenue essentielle, doit compter sur lui. » (Lise Bissonnette)

    Effectivement, un Quotidien qui veut se maintenir en matière de qualité de l’information doit faire appel au phénomène de la résistance susceptible d’alimenter un lectorat avide d’articles dits « intelligents » et « intelligibles », notamment dans un monde où l’accessoire obéit à des lois appartenant à la concurrence, à la compétition ainsi qu’à la désinformation !

    De ce point, et parmi d’autres médias où l’information est « garrochée », et sans parti pris, le quotidien Le Devoir, les dépassant, « permet » ou donne à son lectorat cette merveilleuse occasion de se documenter, d’approfondir, de réfléchir et …

    … de résister ! - 21 nov 2016 -

  • Jean Lapointe - Abonné 21 novembre 2016 08 h 22

    Est-ce vraiment leur métier ?

    «Notre prédiction des résultats aurait peut-être été plus juste, mais prédire n’est pas notre métier, c’est celui des sondeurs.» (Lise Bissonnette)

    Est-ce que c'est vraiment le métier des sondeurs que de «prédire» les résultats des élections?

    Est-ce que leur métier ce n'est pas plutôt de mener des coups de sonde c'est-à-dire de tenter de montrer un état de la situation à différents moments donnés?

    C'est à chacun de nous de tenter de prévoir ce que seront les résultats finaux à partir de données obtenues. Ce ne sont pas des prédictions.

    J'ai plutôt l'impression que ce sont les journalistes eux-mêmes qui ont tendance à les présenter comme étant des prédictions.