L’«Arrival» de Donald Trump

«Louise Banks (Amy Adams) est la femme [...], une Schtroumpfette incluse dans un groupe d’hommes», écrit Martine Delvaux.
Photo: Paramount Pictures «Louise Banks (Amy Adams) est la femme [...], une Schtroumpfette incluse dans un groupe d’hommes», écrit Martine Delvaux.

Le dernier film de Denis Villeneuve, Arrival [L’arrivée en version française], est arrivé en salle au moment où Donald Trump accédait au pouvoir. Film-poème de science-fiction où l’amour, comme toujours, va l’emporter, y compris celui des extraterrestres pour les humains, j’aurais eu envie d’y voir des restes d’espoir. Malheureusement, cet univers de rêves, partout encensé, tissé d’images sublimes, enfonce le clou de la réalité.

Au centre, une héroïne, unique femme au sein d’un boys club de scientifiques, politiciens et militaires, dont la détermination, l’intelligence, les capacités communicationnelles et, surtout, la douceur et la patience lui permettront de résoudre l’énigme devant laquelle la planète entière retient son souffle. Des soucoupes volantes viennent d’atterrir un peu partout, et chaque pays tente de comprendre pourquoi. Du côté américain, on fait appel à une linguiste pour qu’elle entre en communication avec les « étrangers ».

Seule dans le boys club

Louise Banks (Amy Adams) est la femme. Rousse aux yeux clairs, peau ultra-blanche, comme c’était le cas dans Sicario (sous les traits d’Emily Blunt), l’héroïne est une femme seule, une Schtroumpfette incluse dans un groupe d’hommes. Cette sélection d’une seule femme pour faire partie du boys club (en l’occurrence blanche et, pour l’essentiel, mater dolorosa) est à double tranchant : non seulement ce choix s’opère à l’exclusion des autres femmes, mais il s’agit bien d’une femme que le boys club semble prêt, malgré tout, à sacrifier : personne ne l’arrête quand elle entreprend de retirer la combinaison qui doit la protéger ; personne ne s’élance derrière elle au moment où elle se met à courir en direction du vaisseau qui va l’avaler.

L’héroïne de Villeneuve est une femme qui doit chercher à comprendre la langue parlée par ces aliens-tétrapodes étrangers à la manière des mères qui oeuvrent à décoder les pleurs et les babillements de leurs bébés, ou d’une Diane Fossey communiquant avec les grands singes. Louise Banks est la femme qui sait danser avec les tétrapodes (énième version d’extraterrestres en méduses tentaculaires), habile communicatrice et proche parente du monde animalier. Au fond, l’héroïne est à l’image de l’oiseau en cage que les membres de l’équipe traînent avec eux dans le vaisseau spatial pour voir si ces conditions de vie vont lui permettre de continuer à chanter.

Sauvetage de Blancs

La trame du film de Villeneuve se défait progressivement, sa linéarité démontée au fil des séquences. Mais ce qui malheureusement ne se défait pas, c’est l’éternel scénario masculin, blanc et hétérosexuel. D’une part, le film échoue au test de Bechdel puisque l’héroïne n’a aucune interlocutrice hormis sa petite fille, avec qui il n’est question que de son père. D’autre part, l’aventure qui sous-tend Arrival a quelque chose d’un sauvetage de Blancs, cette collectivité qui renvoie à la « race supérieure » mentionnée par le commandant de l’équipe et qui a éradiqué les autochtones d’Australie. Ce syntagme — « race supérieure » — tombe au milieu du film comme une épée de Damoclès, tout comme le rôle joué par la Chine dans l’intrigue : c’est le pays (quelle surprise !) qui menace de tout faire sauter.

Ainsi s’opère le retour du refoulé Donald Trump, et sa xénophobie, que j’étais parvenue pendant un moment à oublier. La paroi transparente qui sépare les humains des aliens, dans le vaisseau spatial, n’est pas sans rappeler le mur que Trump se propose d’ériger entre le Mexique et les États-Unis. Mais les aliens ne sont pas ceux qu’il croit. Le véritable alien, c’est bien lui, un alien avec qui il ne sert à rien de chercher à communiquer. Un alien qui ne mérite pas qu’on lui fasse confiance, d’aucune manière, et surtout pas quand on est une femme, à l’image de toutes celles qui ont voté pour lui, ces femmes blanches qui ont participé au clivage du pays plutôt que de se placer du côté de leurs soeurs.

9 commentaires
  • Raymond Labelle - Abonné 19 novembre 2016 07 h 24

    Quelques nuances.

    Les extra-terrestres sont des heptapodes et non des tétrapodes.

    L'analogie avec les indìgènes d'Australie illustre une crainte que les extra-terrestres ne viennent pour nous exterminer comme les colonisateurs ont failli le faire pour les indigènes d'Australie. Ceci ne veut pas dire que les colonisateurs soient "supérieurs", et il s'agit de la reconnaissance que ceux-ci n'agissaient pas bien. De plus, l'histoire montrera si cette méfiance envers les extra-terrestres était justifiée.

    Quant aux actions de l'héroïne où on n'intervient pas: l'héroïne agit trop rapidement pour que l'on puisse faire quelque chose et les risques qu'elle prend montrent en fait son degré de conscience plus grand qu'elle a de la situation que les autres personnages en même temps que son caractère héroïque.

    Le film montre aussi que la méfiance envers l'autre n'est pas nécessairement justifiée et que cette méfiance risque d'être à la source de graves erreurs.

    Avec la fille, pas question que de son père - bien sûr on en parle, car l'identité de celui-ci, non révélée pendant une grande partie du film, est un élément de l'intrigue.

    Il est vrai qu'elle n'a pas beaucoup d'interlocutrices, mais elle est un peu seule contre presque tous - entourée de gens de l'armée et du renseignement qui n'ont pas nécessairement le beau rôle. Son seul appui est de l'autre scientifique, un physicien, mais qui est un peu le "bon gars - sidekick" de service, alors... Et un appui mitigé d'un type de l'armée, Noir, incidemment.

    On pourrait interpréter sa solitude comme plutôt celle de l'héroïne - seule contre presque tous, risquant sa vie et plus consciente.

    Éléments de perplexité que l'on peut partager: que l'héroïne soit un type presque de race pure blanche anglo-saxonne (teint très clair, yeux clairs, cheveux roux) - mais c'est délicat - la comédienne est excellente et on n'est quand même pas pour l'exclure parce que... Et le fait que la Chine, et peut-être aussi la Russie, se montrent plus gu

    • Raymond Labelle - Abonné 19 novembre 2016 12 h 23

      guerriers (le dernier mot).

  • François Dugal - Inscrit 19 novembre 2016 07 h 39

    Proverbe chinois

    "Quand la politique est un cirque, le président est un clown."
    - Lao Tseu

  • Bernard Terreault - Abonné 19 novembre 2016 08 h 37

    Fort

    Savant décodage du message pas si caché d'un produit culturel "grand public" mais ayant des prétentions.

  • Richard Arteau - Abonné 19 novembre 2016 10 h 53

    Une association d'idées tirée par les cheveux!

    Associer Denis Villeneuve à Trump, faut le faire, quand même! Je vieux bien qu'on tire sur les cheveux de Trump, mais évitons de les emmêler avec les cheveux de ceux qui ont de bonnes têtes sur leurs épaules! Le choc de cette malheureuse élection présidentielle dans les cerveaux des intellectuels semble générer ici des effets post-traumatiques aigus! Soyons critiques, oui, mais ne dépassons pas les bornes...

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 19 novembre 2016 13 h 27

    Puissante analyse, bravo.

    Je suis convaincu que Denis Villeneuve n'a rien vu de cela. C'est un faiseur d'images, pas un intello comme l'étaient Bresson et Resnais.

    Je pense même que la majorité des critiques cinématographiques n'ont rien vu de tel. Cela vole souvent bas dans ce petit monde.