Apprendre à tirer les leçons de l’histoire

René Lévesque en compagnie de militants péquistse en 1976
Photo: Alain Renaud Le Devoir René Lévesque en compagnie de militants péquistse en 1976

Dans un monde où le temps de réaction est de plus en plus court, les occasions de mettre les événements en perspective sont précieuses. Elles nous permettent de mieux comprendre le présent et, quelques fois, d’entrevoir l’avenir. […]

On dit aujourd’hui que le Parti québécois est à la croisée des chemins. Ce serait une erreur de croire qu’il s’agit là de quelque chose de vraiment inédit. Lors du référendum de 1995, les forces souverainistes ont connu une défaite crève-coeur. La marge entre les camps fédéraliste et souverainiste était si mince qu’encore aujourd’hui, beaucoup s’interrogent sur l’issue véritable de cette consultation.

Ce résultat extrêmement serré ne doit pas occulter une réalité incontestable : 21 ans plus tard, le Québec n’est toujours pas un pays souverain. Le fait est brutal mais bien réel, et il faut en tirer les conclusions.

Une de celles-ci est évidente, je peux en témoigner : un parti qui a une ambition aussi grande que la souveraineté d’un peuple est toujours à la croisée des chemins quand son option fondamentale est tenue en échec. […]

Cri du coeur

Si vous me le permettez, j’aimerais prendre un instant pour lancer un message, une sorte de cri du coeur.

Tout ce que le Parti québécois fait ou peut faire demeurera toujours insuffisant aux yeux de celles et ceux qui pensent qu’il suffit de croire assez fort pour que cela soit vrai, ces personnes dont, très souvent, le principal engagement vise davantage à fragmenter les forces souverainistes qu’à convaincre des fédéralistes.

Nos véritables adversaires, ceux qui ne veulent pas nous voir gagner, se réjouissent de cette attitude autodestructrice. Le Parti québécois est la seule formation politique qui, à leurs yeux, et ils connaissent ça croyez-moi, représente une menace réelle pour l’unité du Canada. De Pierre Elliot Trudeau autrefois à son fils aujourd’hui, tous les leaders fédéralistes et leurs alliés l’ont bien compris.

Ils savent que pour réaliser la souveraineté, il y a une condition préalable incontournable : que le parti qui dirige le gouvernement au moment où les Québécois seront prêts à assumer les pouvoirs d’un État souverain soit un parti souverainiste.

L’histoire nous l’a démontré : pour être en position de réaliser la souveraineté, le Parti québécois ne peut limiter son action à la défense d’un idéal. Il doit être un parti de gouvernement. Jusqu’au moment où les Québécois se seront ralliés à son option, il doit assumer les obligations incontournables et les responsabilités exigeantes que cela comporte envers le peuple québécois. […]

Le 15 novembre 1976

Le 15 novembre 1976, il y a 40 ans, le Québec a porté au pouvoir un parti qui avait un véritable programme de gouvernement, un programme dont la mise en oeuvre a exigé courage et détermination.

La volonté de mener à bien les réformes engagées au début des années 1960 sur de nouvelles bases était évidente. Pour M. Lévesque, une des clés de la liberté d’un peuple était de séparer le monde de l’argent du monde de la politique. On se souviendra du travail de titan fait par Robert Burns pour assainir le financement des partis politiques. Et, quoi qu’on en dise, même si ce travail doit sans cesse être actualisé, il n’y a que le Parti québécois qui, au fil de son histoire, a posé des gestes ambitieux à cet égard. […]

Toutes ces politiques, au moment où elles ont été discutées et mises en place, ont été source de fortes tensions. Mais aucune n’a suscité autant de divisions et de débats acrimonieux que la Charte de la langue française. On a dépeint le Québec comme une société fasciste, raciste, xénophobe. On a caricaturé Camille Laurin en le dépeignant en dictateur nazi. On a ridiculisé le travail de l’Office de la langue française en l’accusant de mettre aux trousses d’honnêtes commerçants une abominable police de la langue.

Et pourtant, 40 ans plus tard, force est d’admettre qu’en établissant un cadre sur la place respective du français et de l’anglais, cette loi a été un des socles de la paix linguistique et de la paix sociale au Québec. […]

Je crois sincèrement qu’une société qui ignore les problèmes au lieu de les régler se condamne à vivre dans la frustration, l’incompréhension et des conflits interminables.

À cet égard, je regrette que la CAQ, même si nous avions accepté ses demandes de compromis, ait refusé que nous modernisions la Charte de la langue française.

Je regrette également que le débat sur la charte des valeurs, en fait une charte de la laïcité de l’État, n’ait pu conduire à l’adoption d’une loi qui, l’avenir le dira, est essentielle dans une société ouverte et plurielle comme le Québec.

L’État doit être aussi laïque que les individus libres de leur foi.

Campagne de peur

J’ai eu le privilège d’être première ministre et d’être la première femme à occuper cette fonction au Québec. Élue à la tête d’un gouvernement minoritaire, rescapée avec ma famille et les militants de mon parti d’un attentat politique meurtrier le soir de notre victoire, aux prises avec une situation budgétaire délicate, condamnée à un rendez-vous électoral dans un horizon plutôt court que long, le moins qu’on puisse dire est que les vents n’étaient pas favorables.

Malgré tout, je crois sincèrement que le gouvernement que j’ai dirigé, tout en prenant en compte les problèmes de notre temps, s’est comporté en droite ligne avec celui que dirigeait M. Lévesque en 1976. […]

Vous devinez que j’ai pris le temps de réfléchir et d’analyser cette défaite douloureuse.

Aujourd’hui, ma conclusion est claire.

Nous n’avons pas perdu en raison des politiques que nous avons adoptées.

Nous n’avons pas perdu en raison de notre volonté d’affirmer clairement la laïcité de l’État.

La raison de notre échec est simple. Et, a posteriori, facile à comprendre.

Les Québécois nous ont retiré leur appui parce que nous avons refusé de nous engager à ne pas tenir de référendum sur notre avenir constitutionnel.

Nous avons perdu aussi en raison d’une candidature économique exceptionnelle, une candidature que je souhaitais et qui a éveillé les peurs profondes de nos adversaires politiques. La présence souhaitée de Pierre Karl Péladeau à nos côtés rendait crédible le discours de peur de nos adversaires.

Du jour au lendemain, ils se sont mobilisés par milliers. Nos adversaires se sont multipliés. Nous avons assisté à une campagne de peur aux caractéristiques référendaires.

Le parti d’une génération ?

Vous savez, le Parti québécois a été créé en 1968, il y a maintenant 48 ans. Je comprends bien que ses adversaires et certains analystes espèrent signer son acte de décès le plus rapidement possible.

Mais après 48 ans, après la génération des Lévesque, Parizeau, Laurin, après la génération des Landry et Bouchard à laquelle j’appartiens, au moment où Lisée et la génération talentueuse qui l’entoure arrivent aux commandes, parler du PQ comme du parti d’une génération m’apparaît comme une fausseté. Il serait temps que les adversaires fédéralistes et les analystes qui se sont trompés passent à autre chose.

Le Parti québécois est, encore aujourd’hui, la plus grande force politique au Québec, la seule force capable d’y apporter les changements essentiels à notre avenir économique, social et politique.

À la croisée des chemins, le Parti québécois doit se poser deux questions fondamentales. Seulement deux.

La première est évidente. Est-ce que l’idée de bâtir un pays peut représenter un défi stimulant pour la jeunesse ?

En 1976, nous avons rêvé d’avoir la chance de construire un nouveau pays, un pays en accord avec nos valeurs, avec notre désir de nous ouvrir au monde et notre vision de la modernité. Est-ce qu’un rêve aussi noble et aussi grand n’est pas de nature à mobiliser une nouvelle génération ? Est-ce que l’aspiration à construire un monde meilleur serait étrangère aux générations qui nous suivent ?

Quand j’entends des gens de ma génération dire que les jeunes sont individualistes, manquent d’idéal et ne sont pas intéressés aux projets collectifs, cela me met en colère. Je ne peux adhérer à ces préjugés alors que je les vois chaque jour s’engager avec passion et générosité dans des combats pour la justice, pour l’environnement, pour l’éducation, pour la culture. […]

La deuxième question est plus large encore. Est-ce que cette idée de souveraineté répond à un besoin actuel, un besoin qui prend en compte l’état du monde qui se dessine sous nos yeux ? Un besoin pour le Québec, un besoin pour l’humanité ?

Les événements politiques survenus en Europe au cours des dernières années, aussi bien qu’ici en Amérique il y a quelques jours, mettent en lumière un problème que nous n’avons pas le droit d’ignorer. Une ligne de fracture profonde s’est creusée entre celles et ceux qui incarnent le pouvoir et les populations dont les espoirs ont été déçus, la situation économique s’est détériorée et l’identité ignorée.

Au moment où on conteste la légitimité des institutions, où on remet en cause les effets bénéfiques de l’adhésion à de grands ensembles négociés sans prendre en compte suffisamment l’existence des peuples et des citoyens, notre projet de souveraineté est un devoir envers nous-mêmes aussi bien qu’envers l’humanité.

Consultez le texte complet de l'allocution de Pauline Marois.

16 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 18 novembre 2016 07 h 27

    … d’origine identitaire !

    « notre projet de souveraineté est un devoir envers nous-mêmes aussi bien qu’envers l’humanité. » (Pauline Marois, ex-première ministre, PQ)

    Et, ce « devoir » débute tout autant de la tête que du cœur, et ce, avec cette fierté …

    … d’origine identitaire ! - 18 nov 2016 -

    • Pierre Fortin - Abonné 18 novembre 2016 17 h 25

      Très juste, tout comme Winston Churchill disant « Un peule qui oublie son passé n'a pas d'avenir ».

  • Jacques Lamarche - Abonné 18 novembre 2016 08 h 24

    Le projet d'une génération!! Pourquoi cette question!

    Quarante pays sont nés depuis quarante ans! Tout à coup, au Québec, les jeunes en auraient assez de la souveraineté! Mais ils n'en ont entendu parler qu'à tavers des inepties qui la déprécient, des ironies qui font du pays un espace étroit et petit ou des slogans qui discréditent le passé et vendent une nouvelle identité, celle d'être citoyen du monde et d'être solidaire de la terre entière. Mais dans tous les pays, l'ouverture sur autrui, c'est ainsi!

    Le recul est certain! Le discours souverainiste est moribond! L'adversaire s'en donne à coeur joie. Il occupe toute la glace! Si un grand coup est à donner, il doit viser les forces de propagande et porter sur la machination comptable des transferts fédéraux et les astuces de la péréquation. La générosition canadienne est bien moindre que celle semée à tout vent.

    Cessons de nous flageller! L'adversaire a gagné. Il est aussi solide que du béton ¨armé¨, bien qu'il n'ait rien à proposer!

    • Jean Breton - Abonné 18 novembre 2016 11 h 00

      Je partage votre avis M. Lamarche. Je pense que Mme Marois était entourée de conseillers qui ont manqué de clairvoyance. Malgré le recul du temps, l'ancienne PM n'a pas encore compris pourquoi elle a perdu la bataille électorale, même si 40% des Frnco-Québécois adhèrent toujours au projet d'un Québec souverain...

      Pourquoi cacher les raisons de faire l'indépendance ? Comment a-t-on pu croire que le PLQ ne s'infiltrerait pas dans cette brèche grande ouverte pour démontrer que si le PQ ne parlait pas du pays à construire, c'est que ce projet ne tenait pas la route et que les plaies d'Égypte s'abattraient sur le Québec... Ajouter à celà une bonne dose de bon homme sept heures... et vous retournez dans l'Opposition.

      Le PLQ a fait appel aux pulsions ataviques de peur et de rabaissement de soi. Pour contrer cette stratégie, le PQ a refusé de répliquer par l'appel aux pulsions positives de maîtrise de notre destin, de la fierté de notre culture...

      Finalement, c'est Martine Ouellet qui avait raison : il faut avoir le courage de ses convictions et combattre visière levée...

  • Gilbert Turp - Abonné 18 novembre 2016 08 h 55

    Oui

    Je suis d'accord avec ça sur le fond : le PQ est le seul véhicule réaliste et pragmatique qui peut faire bouger les choses au Québec (dans une direction ou une autre, suivant les 2 axes). Les autres sont - de bon gré ou malgré eux - pris dans le béton du statu quo.

    Cela, du moins, aussi longtemps que le mode de scrutin ne change pas.

  • Michel Blondin - Abonné 18 novembre 2016 09 h 15

    Je suis stupéfait du traitement du Le Devoir de ce texte en le résumant!

    Comment un quotidien nationaliste fait pour passer à côté d'un discours de l'ex première premier ministre du Québec, de la représentante, femme d’État d’une expérience inestimable de l’État, du vaisseau amiral de la prise en main du foyer du peuple québécois et d’y souligner par la réflexion, pour les quarante ans, l’anniversaire, d’un pas historique depuis le traité de 1763, de sa première élection d’un parti indépendantiste?

    De seulement le raccourcir alors que pas plus tard qu'hier, pour un autre moment de réflexion sur une autre affaire, y mettait tout de long, étalait des états d'âme interminables sans en déprécier le sujet, me donne l'idée que ce journal n'a plus la priorité de la réflexion sur l'âme d'un peuple.

    Il n'a même pas souligné comme le méritait l'aspect historique et politique sans partisanerie bien sûr, avec en fondement de ses convictions que le chemin du peuple du Québec mène à sa prise en charge de lui-même, que la direction néglige ses fondements et s’en éloigne.

    Je déplore la manière dont ce document de réflexion est traité et impute la situation à une nonchalance de la direction.
    Le Devoir ne doit pas mourir mais il ne doit pas faire mourir sa cause non plus.

    • Hélène Paulette - Abonnée 18 novembre 2016 11 h 39

      Vous avez raison. Manque-t-on à ce point de papier? Je déplore avec vous le détournement de ce journal depuis la venue de monsieur Myles, oui c'est bien un déttournement sous faux prétexte économique.

    • Michèle Lévesque - Abonnée 18 novembre 2016 15 h 53

      Merci M. Blondin d'attirer notre attention sur la négligence du Devoir et de sa nouvelle direction concernant cet événement central de l'histoire du Québec que fut la première arrivée au pouvoir d'un parti indépendantiste.

      Cela dit, je n'arrive pas à tout situer dans votre propos. J'ai entre autres cherché sans la trouver la référence à "hier pour un autre moment de réflexion sur une autre affaire", mais ne disposant que de la copie internet et non papier du média, je ne l'ai pas trouvée. Pourriez-vous préciser à quoi exactement vous faites allusion ?

    • Michel Blondin - Abonné 19 novembre 2016 11 h 52

      "Quand le réflexe tient de réflexion du 17 novembre". il s'étire en longueur.
      Si vous lisez le texte intégral de Madame Marois, il y a de quoi y avoir de la nouvelle.

  • Pierre Schneider - Inscrit 18 novembre 2016 09 h 24

    L'Après référendum

    Bien beau de vouloir offrir un bon gouvernement en attendant que les fédéralistes- de plus en plus nombreux chez les nouveaux arrivants- ne deviennent souverainistes. Mais, après 1995, on ne peut pas dire que le Parti a tout fait pour rallumer la flamme. On ne peut pas dire qu'il a multiplié la pédagogie chez les jeunes en manque de repères historiques. On ne peut pas dire qu'il s'est fait le champion de notre rêve collectif. Si gouverner une province n'est pas si mal, on ne peut faire abstraction que l'indépendance est la condition essentielle du contrôle de note territoire.

    La question qui tue: La Pq a-t-il oui ou non acquiescé aux desideratas de ses militants ?

    La réponse explique avec éloquence la situation actuelle, loin d'être rose. Et qui, si ça continue, risque de demeurer rouge.