Libre opinion: Les archéologues et la protection du patrimoine

Lettre à Sheila Fraser, vérificatrice générale du Canada

C'est avec beaucoup d'admiration que j'observe vos interventions des derniers jours. Votre indignation et votre colère sont justifiées, à plus d'un titre. Certains des commentaires de votre rapport ont particulièrement attiré mon attention, notamment ceux traitant de la décrépitude de nos ressources patrimoniales et des surplus de la caisse de l'assurance-emploi. Ces deux sujets se recoupent, sans que vous vous en doutiez peut-être.

Archéologue, je travaille en milieu patrimonial, un domaine qui, comme vous le soulignez, a fait l'objet de multiples compressions budgétaires. Ces coupes mettent souvent un frein aux efforts de protection et de gestion éclairée des ressources, ce qui va à l'encontre des accords internationaux signés par le Canada. Le gouvernement canadien n'a d'ailleurs jamais adopté de législation pour assurer la protection des sites archéologiques sur ses terres, contrairement à l'ensemble des provinces et territoires. L'engagement du gouvernement canadien se traduit par un simple énoncé de politique, dont l'application est dévolue à l'agence Parcs Canada, car les lois provinciales et territoriales ne s'appliquent pas aux terres fédérales.

Comme vous le précisez vous-même, il est maintenant difficile pour Parcs Canada de maintenir adéquatement les infrastructures en place et il lui est devenu presque impossible d'en créer de nouvelles. Une telle situation invalide son mandat et s'avère un non-sens en l'absence d'une législation et de budgets adéquats. Chacun des intervenants poussant à la roue, il a souvent été possible de combler le vide et de faire en sorte que les dommages n'atteignent pas une masse critique. Nous sommes peut-être en voie de le faire.

Le lien avec l'assurance-emploi? J'y arrive. Comme bon nombre de nos collègues du milieu patrimonial, l'expertise des archéologues est le plus souvent requise sur une base consultative, ce qui signifie que nous avons généralement le statut de travailleur autonome, hormis ceux qui oeuvrent au sein d'une structure de gestion ou d'un organisme. Une conscience sociale exacerbée nous empêche de contourner les règles en inventant des partenaires d'entreprise de complaisance de façon à devenir des salariés possédant moins de 30 % des parts d'une entreprise et d'avoir ainsi droit aux prestations de chômage lorsque nous sommes sans emploi.

Cette situation est aberrante lorsqu'on considère les surplus faramineux de la caisse de l'assurance-emploi. En ces temps où notre classe politique nous démontre clairement qu'elle a bafoué toutes les règles en détournant des fonds à des fins de propagande partisane et de patronage, ce n'est pas la tentation qui manque de piler sur notre conscience sociale! Allons-nous laisser dépérir tous les champs de l'expertise patrimoniale parce que plus personne ne voudra se spécialiser dans des domaines où le travail est si peu considéré et les emplois si mal soutenus?

D'une part, j'espère que vos critiques ne resteront pas lettre morte et que le gouvernement canadien haussera son niveau d'implication sur le plan patrimonial, ce qu'il démontrera en accordant des budgets de fonctionnement aptes à consolider le mandat de Parcs Canada. De plus, le Canada devrait se doter rapidement d'une loi assurant la protection des ressources patrimoniales et archéologiques sur les terres fédérales: cela n'a déjà que trop tardé.

D'autre part, il serait temps que les décisions antérieures en ce qui concerne les travailleurs autonomes soient amendées de façon à améliorer les conditions de travail des Canadiens qui croient encore que nos ressources patrimoniales valent la peine d'être préservées. Elles constituent après tout une part importante de notre mémoire collective.