Lettres: Adieu, Moli

Guido Molinari s'en est allé. Bien avant la mode des amuseurs de la rue, le très jeune Guido, refusé aux Beaux-Arts, faisait le clown rue Sherbrooke, rue Saint-Urbain, vêtu d'une queue-de-pie, smoking fripé, avec haut-de-forme usagé, son chapeau-claque pour s'attirer «une bonne claque» d'encouragement, et aussi son éternel maillot rayé... Ah! les rayures de Moli, déjà!

Il fut admis à Sir George Williams (devenue Concordia), où il enseignera plus tard. Fasciné d'abord par Pollock le tacheteur inouï, il vira à fond vers l'art géométrique, des bandes avec du scotch tape sur sa toile, le rouleau à peindre mécanique. Moli deviendra le pape «néo-néo-plasticien» d'ici. Il se plongea, moine studieux, dans une recherche intensive au-delà des Mondrian et Newman. Il y entra comme en religion, critiquant sans cesse les lyriques satellites de Borduas.

Nous étions, lui et moi, farouchement aux antipodes face à l'art qui se faisait. Que d'engueulades publiques en galerie, certains soirs de vernissage! Moli possédait à fond l'art de la dialectique et de la vindicte. Il devenait parfois fort agressif envers le critique d'art, moi, attaché surtout aux tenants de l'art automatiste et de ses épigones. Mon cher Moli fessait, mais avec humour et un esprit caustique très bien structuré. Je l'avais épinglé publiquement comme «faiseur d'auvents», de modèles de prélart. Il riait... avant de me démolir; j'étais un attardé. Je rétorquais qu'il n'était qu'un décorateur, un «faiseur de modèles de tapisserie industrielle», et, comme physicien en couleurs, un amateur autodidacte. Ce fut un combat sans fin.

Qui vient de finir pour lui, hélas.

La dernière fois, il n'y a pas bien longtemps, nous nous croisions dans un resto de la rue Fullum [...]. L'engueulade des années 1960-70 reprit, mais je l'avais trouvé affaibli et l'on me confia qu'il était malade. J'en fus très peiné. Des décennies avaient passé et son acharnement exemplaire à l'art plasticien — sans formes — lui avait apporté, enfin, l'attention des conservateurs des musées s'il n'avait pas pu s'attirer l'affection du public comme tant d'autres peintres, pas seulement Riopelle le célébré.

Je n'aimais pas sa peinture mais j'estimais cet homme bavard et chaleureux.