Lettres: L'art de la légende

Chaque fois qu'un personnage très connu du Québec nous quitte, il se crée une unanimité que seul l'art de la légende associé au deuil peut expliquer. Tout devient insondable, mythique, amplifié par la mort et le deuil, et il semble bien qu'il faille éviter à tout prix tout son de cloche discordant à cette symphonie d'éloges.

Certains pourront accuser les adversaires de Claude Ryan de traîner leur baluchon souverainiste jusqu'à la tombe de l'homme. On pourrait en dire autant des fédéralistes et des cléricaux dans leur concert unanime d'éloges. [...]

Le conservatisme de nature catholique de l'homme lui aura fait occulter toute la dimension de cet élan d'esprit de la jeunesse québécoise des années 60, à moins qu'il n'ait voulu l'ignorer volontairement, à la façon de Trudeau. Les baby-boomers qui ont participé à cet élan d'esprit des années 60 ne pouvaient exiger de Claude Ryan qu'il fût indépendantiste. Mais ils auraient pu s'attendre à ce que l'homme, que plusieurs considéraient comme la conscience intellectuelle du Québec, soit bien de son temps, alors que son conservatisme catholique créait ce décalage.

Si Claude Ryan a fait évoluer le Québec dans un sens du senti collectif, j'aimerais bien qu'on me le démontre. En tant qu'historien, je crois plutôt que sa rigueur intellectuelle n'aura servi qu'à creuser le sens des ambiguïtés québécoises et à jeter le doute sur tout senti collectif, que son conservatisme catholique ne pouvait blairer... Ceci étant, j'aimerais bien savoir quel genre de baluchon on me fera porter.

Il reste qu'une fois le deuil collectif passé, il faudrait bien qu'une objectivité, dont je ne suis pas le dépositaire, vienne replacer les choses dans une perspective historique d'ensemble.