Triomphe de la post-citoyenneté

«Le désastre reste imputable pour l’essentiel à des décideurs politiques, religieux, économiques, syndicaux, cyniques et déréalisés», écrit François de Bernard.
Photo: Theo Stroomer / Getty Images / Agence France-Presse «Le désastre reste imputable pour l’essentiel à des décideurs politiques, religieux, économiques, syndicaux, cyniques et déréalisés», écrit François de Bernard.

Aux optimistes je dirai que nous sommes en 1933, et que cela fait quinze années au moins que le pire traçait son chemin sans hésitation ni repentir. Que nous avons déployé à son égard des talents impressionnants de dénégation, d’occultation, de mensonge multilatéral, avec une virtuosité toujours renouvelée. Que nous avons encouragé la duperie collective, démultiplié les clivages sociaux, massacré une à une les conditions du « vivre-ensemble » et du « bien vivre », enfin favorisé l’omertà sous toutes ses formes… Et aux autres je dirai que nous sommes plutôt en 1938, que nous continuons de foncer avec l’ardeur d’automobilistes décérébrés vers le platane final !

Les États-Unis d’Amérique étaient déjà la plus grande prison au monde, mais nous pouvons compter sur eux pour faire beaucoup mieux : devenir l’antichambre de l’enfer sur la terre comme dans la stratosphère… De fait, tout est maintenant en place pour réaliser une nouvelle version d’Armageddon, mais depuis New York, Washington et Miami, non plus Hollywood. Avec aux manettes et au contrôle vidéo-surveillance le magnat de l’immobilier transmuté en producteur d’une série télévisée qui fera exploser tous les compteurs du genre et ramènera House of Cards au rang de dessin animé pour les bébés.

Qui est responsable ?

Mais qui est responsable et comptable de cette « catastrophe » qui effraye les belles âmes tétanisées ? Certainement pas le seul roi Donald et ses électeurs ! Les responsables, coupables et comptables ne sont autres que nous-mêmes, tous les post-citoyens d’Amérique du Nord et d’Europe, qui avons cédé de longue date dignité, conscience et jugement en échange du plat de lentilles de l’indigence et de la complaisance. Certes oui, bien sûr, à ce glissement progressif ont contribué massivement tous les invisibles, déclassés et dégradés de la terre, évincés par la financiarisation néolibérale. Cependant, le désastre reste imputable pour l’essentiel à des décideurs politiques, religieux, économiques, syndicaux, cyniques et déréalisés ; à des intellectuels et journalistes (précisément) « irresponsables » ; à des enseignants, formateurs, médiateurs ayant renoncé à leurs missions.

Pour quiconque a conservé une larme d’esprit critique, ce que met en évidence cet événement aussi prévisible que logique, c’est non seulement l’imbécillité sans limite qui est le carburant et sous-produit de notre aimable « civilisation », mais encore les autres moyens insidieux par lesquels elle déploie son contrôle.

Qu’est-ce à dire ? Que nous sommes pris dans la gangue d’une matrice civilisationnelle, qui ne laisse plus aucun espace pour la pensée, ni même pour la respiration sous ses formes élémentaires. Cette civilisation, à la fois numérique, postmoderne et post-citoyenne, se dresse (comme toute autre civilisation avant elle) contre la culture et contre tout ce que la culture représente en matière de « progrès » et d’aspirations, de pluralisme et de diversité. Alors que la culture élève l’homme par le partage des idées, des formes et des expressions, la civilisation n’a pour objectif que de le cadenasser et contrôler par l’information et la conformation à ses paradigmes. Afin de se déployer, elle utilise donc des codes (financier, linguistique, politique, juridique…) qui permettent d’étendre la domestication des esprits et des corps susceptibles d’échapper à son emprise.

Tout devient possible « en un clic »

Or, cette matrice inhérente à tout projet de « civilisation » s’est vue dotée depuis trois décennies environ d’outils de codification nouveaux à la puissance exceptionnelle, promettant de porter plus loin encore la domestication : ce sont les « TIC » (technologies de l’information et de la communication). Avec ces TIC, normalisées et diffusées à l’échelle globale, la codification acquiert une efficacité bien plus redoutable que la langue latine ou le Code civil napoléonien. En effet, tout devient possible « en un clic », à la faveur d’un tweet ou d’une rumeur publiée avec une force incroyable par les réseaux dits « sociaux ». Le directeur du FBI peut ainsi sans risque faire couronner son champion, qui n’hésite pas lui-même à rameuter sur le fil numérique les derniers votes lui permettant de franchir la ligne in extremis.

Cependant, cette prophétie auto-exécutée, ce ne sont pas les TIC qui la produisent par elles-mêmes, comme une recette de magie noire. Tout au contraire, ce sont des hommes et des femmes ordinaires qui la mettent en branle et la font triompher. Mais cela n’advient que parce que ces hommes et femmes sont désormais entièrement codifiés eux-mêmes, dépouillés de tout attribut de pensée et a fortiori de toute « conscience citoyenne ». Le nouveau « code électoral », si l’on peut dire, s’impose ainsi à eux comme les autres codes : vestimentaire, alimentaire, musical, social, religieux… Ils ne votent plus avec des motifs politiques comme les citoyens d’autrefois, mais selon un processus tout à fait étranger. Processus qui se scinde en deux moments convergents : d’un côté, la pure adhésion et conformité aux codes transmis (« Hillary menteuse, malhonnête, dissimulatrice ! ») ; d’un autre côté, la réaction immédiate aux stimuli numériques diffusés par voie intraveineuse (« Nous manquons de voix sur la Floride : tu es la clé du scrutin ! »).

L’indignation à chaud qui interprète ce qui triomphe aujourd’hui comme un cocktail de populisme, racisme, extrémisme… apparaît ainsi faible et paresseuse. Bien plus loin, je suggère d’entendre que ce qui a eu lieu le 8 novembre 2016 est la manifestation éclatante d’un basculement historique dans la post-citoyenneté et la société de surveillance générale.

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