Où s'en va Hydro-Québec? - Une rentabilité à remettre en question

Dernier de deux textes

Face à l'état actuel des réserves énergétiques, qui pourrait n'être que provisoire, il faut agir rapidement et vigoureusement sur deux fronts. Il faut d'abord interrompre les exportations, cela va de soi. Mais il faut aussi prendre des mesures efficaces pour limiter les engagements d'Hydro-Québec et réduire la demande québécoise, tout particulièrement à la pointe hivernale. À cette fin, divers moyens peuvent être déployés:
- importer temporairement l'électricité des États du Nord-Est américain, en surplus de capacité;
- déployer un véritable programme national d'isolation des bâtiments, assorti d'un mécanisme d'ajustement pour pertes de revenus;
- n'autoriser les entreprises à déduire de leurs bénéfices bruts que 90 % de leurs dépenses énergétiques (plutôt que la totalité) afin de les inciter à réaliser des économies d'énergie équivalentes et afin de corriger l'iniquité actuelle de la répartition des revenus de fiscalité.

Hydro-Québec suggère de produire de l'électricité en brûlant du gaz naturel avec un taux d'efficacité énergétique de 58 % et à un coût d'au moins 6,5 ¢ le kWh pour la revendre ensuite à 2,79 ¢ le kWh! En comparaison, le chauffage des bâtiments alimentés directement par Gaz Métropolitain atteint un taux d'efficacité de 90 % et contribue à réduire la pointe de la demande hivernale d'électricité. L'option préconisée par Hydro-Québec ne tient pas la route.

Rentabilité et risques financiers

Il faut s'interroger sur la rentabilité véritable des activités commerciales d'Hydro-Québec ainsi que sur la nature des risques financiers qui y sont associés car ils mettent en cause l'intérêt de l'actionnaire, des clients réguliers et de la collectivité.

La rentabilité des ventes d'Hydro-Québec sur les marchés extérieurs dépend essentiellement de deux facteurs: le prix qu'elle peut obtenir pour l'électricité livrée et les coûts de sa production et de sa livraison. Comme les coûts de transport sont réglementés et que les variations des prix sur les marchés extérieurs relèvent de multiples facteurs hors de son contrôle, la seule variable sur laquelle ses choix peuvent s'exercer est le coût de production.

Lorsque le prix obtenu pour un kWh vendu est de 7 ¢, la marge bénéficiaire générée par un kWh produit à partir des installations existantes à un coût de 2,35 ¢ est de loin supérieure à celle que générerait une nouvelle centrale dédiée à l'exportation et dont le coût de production se situerait à 6 ¢ le kWh. Par ailleurs, l'ajout de nouvelles centrales dont les coûts atteignent 5,6 ou 7 ¢ le kWh a une incidence à la hausse sur le coût moyen de production du parc existant.

Cette hausse du coût moyen de production d'Hydro-Québec entraîne une diminution équivalente du bénéfice généré par chaque vente conclue. La pertinence de ces investissements se mesure donc en fonction de la probabilité que l'augmentation éventuelle des prix de vente soit égale ou supérieure à l'augmentation des coûts.

Cependant, si les prévisions relatives aux prix futurs de l'énergie sur les marchés extérieurs ne se concrétisent pas ou si la capacité d'Hydro-Québec de conclure ces ventes, de produire et d'acheminer cette énergie est affectée ou compromise par diverses circonstances, il en résulte un manque à gagner équivalent aux coûts fixes de financement et d'exploitation des nouveaux investissements... que la société d'État doit continuer à assumer.

Dans ce cas, l'impact d'une mauvaise prévision ou d'un risque ignoré ou sous-estimé se traduit par une diminution des bénéfices. Cela ne peut être compensé que par une réduction des dividendes versés à l'actionnaire, une augmentation des revenus générés par les ventes aux clients réguliers, c'est-à-dire des hausses tarifaires, voire les deux. Les risques financiers sont donc supportés, directement ou indirectement, par l'ensemble des Québécois, que ce soit à titre de clients ou de contribuables.

Cette situation démontre bien le conflit d'intérêts dans lequel se retrouve le gouvernement, actionnaire d'Hydro-Québec et représentant de l'intérêt public, du fait que les activités commerciales et les investissements en production échappent maintenant à toute autorité réglementaire et se décident sans aucune démonstration publique de leur justification sur les plans social, énergétique et économique.

Pour ces raisons, les projets d'Hydro-Québec, dans le contexte actuel, ne peuvent pas être appréciés en regard de l'amélioration de l'équité sociale et de l'amélioration de l'efficacité économique qui, entre autres principes, sous-tendent le concept de développement durable.

Perspectives de développement

Les Québécois tiennent en général au maintien des valeurs qui ont prévalu lors de la nationalisation de l'électricité. C'est un véritable pacte social qui avait été conclu en 1962 lorsque la nationalisation de ce secteur économique fut complétée à la suite d'un scrutin quasi référendaire. Leur attachement profond aux principes de mise en commun des ressources et de partage équitable des bénéfices — qui devraient baliser la gestion d'Hydro-Québec — explique essentiellement la vigueur avec laquelle ils dénoncent aujourd'hui la dérive corporatiste de leur plus grande sociétéd'État, son virage commercial ainsi que le processus sournois de déréglementation du secteur énergétique québécois.

La réconciliation des intérêts des citoyens, clients, actionnaires d'Hydro-Québec et contribuables avec les intérêts du gouvernement, fiduciaire et législateur, requiert de façon indispensable le rétablissement d'un cadre réglementaire approprié, y compris une autorité sur l'ensemble des activités de la société d'État et la détermination de tarifs fondés sur la divulgation de l'ensemble de ses coûts.

Par ailleurs, dans le contexte actuel d'accélération des changements climatiques et de raréfaction de la ressource eau, les critères qui dictent les orientations du développement de notre société d'État doivent être revus.

D'un point de vue strictement économique, la production d'électricité provenant des installations existantes est beaucoup plus avantageuse que celle des centrales futures, ne serait-ce qu'en raison de leurs coûts respectifs. Ainsi, le Québec aurait tout avantage à maximiser l'usage du parc existant, notamment en augmentant son facteur d'utilisation. Mais il faudra d'abord reconstituer les réserves. Avec une puissance installée de 37 500 MW, la production annuelle d'énergie, à un facteur d'utilisation (FU) de 60 %, est de 197 TWh; la même puissance installée, avec un FU de 61 %, produirait 200,4 TWh par année. À un prix de 6 ¢ le kWh, la valeur de chaque TWh de production additionnelle est de 60 millions...

Pour atteindre cet objectif, deux approches sont envisageables. La première consiste à amener plus d'eau en amont des grandes centrales existantes de manière à «turbiner» plus d'énergie avec la puissance déjà installée. Mais cette approche implique des apports hydrauliques considérables, le détournement du cours de rivières importantes et l'ennoiement de certains bassins versants au prix de l'assèchement des autres. Ces impacts environnementaux sont importants et s'inscrivent dans un contexte de réchauffement climatique qui commande un changement radical de nos attitudes face à l'utilisation de l'eau, de plus en plus précieuse. L'approche qui consiste à produire plus d'énergie avec plus d'eau, externalités comprises, est donc beaucoup trop coûteuse.

La seconde approche consiste plutôt à produire plus d'énergie avec la même eau. Elle implique la construction de centrales de base, sous-calibrées en proportion du débit disponible, en visant la pleine exploitation du potentiel résiduel des rivières déjà aménagées. C'est une version raffinée du concept d'exploitation en cascade qui permet d'atteindre deux résultats simultanément: incidence positive sur le facteur d'utilisation de l'ensemble du parc de production et reconstitution des réserves énergétiques dans les réservoirs principaux.

Le coût de mise en service de ces centrales secondaires est plus élevé, par MW de puissance installée, que celui des meilleurs emplacements, déjà exploités. Mais leur rentabilité économique à long terme est, par contre, beaucoup plus avantageuse par unité de production énergétique.

Cette approche permettrait également d'éviter la dispersion des impacts environnementaux, de conserver les autres rivières et de regrouper les projets hydroélectriques futurs à proximité du réseau de transport existant afin d'en maximiser l'usage et de limiter son handicap associé à l'éloignement des marchés.

Compte tenu de l'éventail des options hydrauliques envisageables ainsi que de l'importance de son potentiel éolien inexploité et des économies d'énergie réalisables, le Québec n'a aucun intérêt à se lancer tête baissée dans le harnachement inconsidéré de tous les cours d'eau situés sur son territoire, pas plus qu'il n'a intérêt à s'engager dans la voie de la production thermique ni même besoin de le faire.

Détournement de mission

Au moment où notre société d'État tend à investir de plus en plus dans la production thermique et à s'aligner sur les grandes tendances continentales en faisant ouvertement — et contre toute logique — la promotion des turbines à gaz à cycles combinés, l'opinion publique se dresse devant elle avec une vigueur sans précédent. Mais la mobilisation populaire contre le projet du Suroît témoigne d'un ras-le-bol beaucoup plus profond et généralisé.

Les Québécois n'acceptent pas le détournement de la mission originale d'Hydro-Québec, jamais débattu et encore moins entériné, et ne lui pardonnent pas la dissimulation qui a caractérisé sa gestion des dernières années. Ils ne sont pas dupes et perçoivent maintenant les motifs qui ont mené l'actionnaire gouvernemental à créer la Régie de l'énergie, dont le rôle consiste dans les faits a réglementer la déréglementation. Cette régie, véritable écran de fumée, aura essentiellement servi à fournir une apparence de légitimité à la dénationalisation en douce du secteur électrique québécois et à épargner au gouvernement le prix politique d'une trahison idéologique dictée par les intérêts de la grande industrie.

Alors qu'Hydro-Québec s'apprête à célébrer ses 60 ans d'existence, les Québécois se souviendront que l'histoire de leur plus grande société d'État aura été marquée par un demi-siècle de fierté suivi de dix années pendant lesquelles elle sera parvenue à se couvrir de honte.