L’accusation d’islamophobie comme épouvantail

L’accusation d’islamophobie est utilisée ici comme épouvantail qui vise à étouffer les critiques. 
Photo: iStock L’accusation d’islamophobie est utilisée ici comme épouvantail qui vise à étouffer les critiques. 

La réplique de Paul Eid («L’islamophobie est un racisme», 5 novembre) à mon texte du 25 octobre («Une critique de l’islamophobie contre-productive») passe à côté des questions que j’ai soulevées et elle sous-entend que je ne reconnais pas l’existence d’un racisme envers les musulmans.

Il est évident que le racisme envers les musulmans (concept moins ambivalent que celui d’islamophobie) s’exprime d’une façon plus ouverte depuis 2007. Il a des ressorts multiples, qui se conjuguent avec l’essor de l’islam politique et du wahhabisme, mais qui ne se réduisent pas à eux. C’est ce que j’ai analysé et dénoncé dans plusieurs textes, en soulignant la banalisation de ce racisme dans l’espace public (classiques.uqac.ca/). Mon texte invitait la gauche, à laquelle je m’identifie, à prendre en considération, dans ses analyses, certaines pratiques sociales inspirées du wahhabisme, qui me semblent problématiques.

Problématique dichotomie

Paul Eid affirme dans son texte que « l’islamophobie, en Occident, tend à déboucher sur une dichotomie rigide entre les musulmans sécularisés (les irréprochables) et les musulmans pratiquants (les suspects) ». Il conteste à juste titre la suspicion dont fait l’objet, dans le débat public, la pratique religieuse de l’islam, suspicion qui conduit à des attitudes racistes. Mais il se réfère à la même dichotomie : musulmans sécularisés ou pratiquants.

Cette dichotomie est problématique car elle amalgame plusieurs choses. Les pratiques religieuses sont multiples et elles incluent, outre celles de l’islam traditionnel (très diversifié), des pratiques sociales popularisées par le wahhabisme, longtemps considéré comme une hérésie avant de devenir une norme. Or ces pratiques wahhabites ont des conséquences négatives sur le vivre-ensemble.

À titre d’exemple, certaines mosquées de Montréal (une minorité) intiment aux musulmans, sur leur site Web, « de ne pas s’allier aux chrétiens et aux juifs » (un principe central de la doctrine wahhabite). Certains pères refusent de faire affaire avec une directrice d’école, sous prétexte que cela contredit leur religion. La critique de telles attitudes ne relève pas de l’islamophobie. Quand des parents s’inquiètent du fait qu’une enseignante pourrait enseigner au primaire en cachant entièrement son visage, cela ne relève pas de l’islamophobie non plus.

Étouffer les critiques

L’accusation d’islamophobie est utilisée ici comme épouvantail qui vise à étouffer les critiques. Elle a trois effets sur le débat public : elle sacralise des pratiques sociales wahhabites anticitoyennes, elle délégitime la parole des musulmans qui s’opposent au wahhabisme et elle renforce le sentiment de victimisation parmi l’ensemble des musulmans.

Or, si l’on se porte à la défense de ces pratiques et qu’on qualifie leur critique d’islamophobie, il n’est pas étonnant qu’une partie des Québécois (issus de l’immigration récente ou ancienne) se tournent alors vers les discours populistes, où ils trouvent une critique de ces comportements, mais avec des accents xénophobes ou racistes. Ces courants xénophobes ne s’embarrassent pas de nuances et créent un climat de suspicion généralisé envers tous les musulmans et musulmanes.

Mon texte visait à contester ces amalgames. Le danger, ce n’est pas l’islam, mais bien les pratiques sociales inspirées du wahhabisme. Dommage que mon collègue ait adopté une attitude de déni envers cet enjeu. Nous avons besoin au contraire d’un véritable dialogue, dans lequel nous n’hésitons pas à nommer les problèmes pour relever les défis.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

21 commentaires
  • André Chevalier - Abonné 11 novembre 2016 06 h 41

    L'anti-islamisme est légitime

    Il est tout à fait légitime de s'opposer à toute idéologie ou religion qui remet en question les acquis de la démocratie et ça n'a rien à voir avec le racisme.
    S'opposer à tous les aspects de la religion musulmane qui nient les valeurs démocratiques n'est pas de l'islamophobie (peur irrationnelle), mais de l'anti-islamisme tout à fait justifié.

    • Jacques Patenaude - Abonné 11 novembre 2016 09 h 25

      En faisant toutes les nuances requises vous avez raisons. Il faut se rappeler que l'islam est tout aussi éclaté que le christianisme. Il n'a y pas une religion musulman mais de nombreux courants dont certains sont tout aussi dommageable que les extrémistes évangélistes pro-choix le sont au christianisme. Il ne viendrait a personne l’idée des prétendre que ceux qui critiques ces chrétiens radicaux sont des christianophobes. Donc ayons le mème comportement envers la diversite musulmane.

  • Loraine King - Abonnée 11 novembre 2016 07 h 27

    Question :

    Il y en a combien de femmes qui se couvrent entièrement le visage qui enseignent dans les écoles publiques du Québec?

    L'islamophobie c'est comme toute ou autre phobie, un sentiment d'insécurité irrationnel, c'est craindre quelque chose qui n'existe pas ou qui n'a aucune chance d'exister. Les femmes qui se couvrent le visage ont un régime de vie très strict. Leurs obligations quotidiennes les empêchent de faire bien des choses, comme enseigner dans les écoles publiques ou dans une brasserie. Oui, le père qui craint qu'une enseignante au visage caché enseigne à sa fille souffre d'une phobie alimentée par des trumpistes québécois.

    Le débat sur l'interdiction du port de signes religieux est pertinent et n'est pas en soi islamophobe. Par contre, une loi qui interdirait le port du kippa mais approuverait celui d'une bague en forme d'étoile de David, comme l'avait proposé le gouvernement Marois, n'était pas qu'une attaque aux droits des Juifs. C'était surtout une attaque à l'intelligence de l'ensemble des Québécois. Ce n'est pas une phobie de craindre de telles intrusions de l'état dans la vie des citoyens. Il faut avoir un esprit totalitaire pour tenter de convaincre la population, graphiques à l'appui, qu'une rondelle de tissus noire sur la tête est ostentatoire alors qu'une bague en or ne le serait pas. Graphiques payés par les contribuables, misère...

    • Colette Pagé - Inscrite 11 novembre 2016 11 h 11

      Partant de votre commentaire il y a lieu de mettre en évidence que le projet de Loi présenté par la Ministre des finances banalise la question des signes religieux, l'égalité hommes-femmes en plus de ne présenter aucune vision pour l'avenir.

      Ce n'est pas une raison, parce qu'actuellement aucune personne se couvre le visage entièrement dans le systéme d'éducation et de santé qu'il ne faut pas être pro-actif. Faut-il attendre les dérives et les accommodements déraisonnables ?

      Peut-on espérer, même d'une non-féministe déclarée, une Ministre de la Justice qui se tient debout, démontre du courage et de la détermination au lieu de glisser la problématique sous le tapis ?

    • Serge Morin - Inscrit 11 novembre 2016 13 h 04

      On croirait lire The Gazette.

    • Gilles Théberge - Abonné 11 novembre 2016 14 h 18

      C'est le propre du multiculturalisme politique que d'ouvir ses portes toutes grandes à toutes les pratiques qu'elles soient religieuse ou culturelles.

      C'est en effet ce qu'on peut lire dans «The Gazette», et c'est ce qu'on peut lire dans les propos de madame King.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 11 novembre 2016 15 h 11

      Gilles Théberge écrit : "C'est en effet ce qu'on peut lire dans «The Gazette», et c'est ce qu'on peut lire dans les propos de madame King."

      Et après ? Depuis quand une opinion perd de sa valeur quand un quotidien anglophone dit pareil ? Dois-je comprendre que tout ce qui s'écrit dans The Gazette est faux ? Si c'est ce que vous voulez dire, est-il possible qu'on puisse parler ici d'un préjugé ?

    • Gisèle Filion - Inscrite 11 novembre 2016 16 h 35

      Ce n'est pas une question de combien de personnes ceci ou cela.

      C'est une question de principe.

      Avec un tel argument, va-t-on cautionner le crime puisqu'ils ne sont commis que par un petit nombre de personnes.

    • André Joyal - Inscrit 11 novembre 2016 23 h 14

      The Gazette fait du Quebec bashing et Mme king fait du PQ bashing. L'une et l'autre ont beaucoup en commun.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 11 novembre 2016 08 h 37

    Des accusations d'islamophobie qui servent de paravent

    Je suis d’accord avec M. Antonius; il faut distinguer islamophobie et la critique de l’idéologie saoudienne (indistincte de celle de l’État islamique).

    Le Wahhabisme n’est pas l’Islam; c’est une manière parmi d’autres d’interpréter cette religion. Mais il est naïf de croire que toute doctrine religieuse est acceptable. Le Wahhabisme est une idéologie haineuse et intolérante.

    C’est le cancer de l’Islam.

    Le problème, c’est qu’une partie du clergé sunnite d’ici est inféodé à cette idéologie takfiriste. Que ce clergé crie à l’islamophobie dès qu’il est critiqué, cela est normal. Mais on ne doit pas se laisser distraire par cette tactique de diversion.

  • Jacques Tremblay - Inscrit 11 novembre 2016 09 h 03

    "À titre d’exemple, certaines mosquées de Montréal (une minorité) intiment aux musulmans, sur leur site Web, « de ne pas s’allier aux chrétiens et aux juifs » (un principe central de la doctrine wahhabite). Certains pères refusent de faire affaire avec une directrice d’école, sous prétexte que cela contredit leur religion."

    Et après on parle d'islamophobie, de xénophobie et même de racisme de la part de ceux qui critiquent les comportements antisociaux wahhabite!
    Ne serait-ce pas la doctrine wahhabite qui est finalement raciste, sexiste et exénophobe en tentant de sacraliser et de ritualiser des comportements anticitoyens?

    Pourquoi ne parlerions-nous pas de chrétientophobie ou encore de judéophobie et finalement de xénophobie et de sexophobie de la part de ces détenteurs de la vérité pratiquante du wahhabisme?

    Toutes les religions cherchent à rendre coupable leurs adeptes de comportements illicites plus ou moins insignifiants pour les humilier dans leur soumission. Ainsi par leurs pratiques antisociales ils se reconnaissent entre eux. C'est aussi à cela que nous avons dit non, dans les années soixante, lorsque nous avons arrêté de nous présenter à l'église tous les dimanches et lors nous avons sorti la religion de nos écoles et de nos hôpitaux. Le mouvement laïc c'est aussi le refus de revivre toutes ses bêtises qui ne font que désolidariser les êtres humains. Les religions qui proposent la division entre les êtres humains n'ont pas leur place sur nos terres d'accueils car, comme le disait notre grand poète Gilles Vigneault "tous les humains sont de ma race"
    Jacques Tremblay
    Sainte-Luce, Qc

    • Gisèle Filion - Inscrite 11 novembre 2016 16 h 30

      Vous avez tout à fait raison.

      N'y a-t-il pas plutôt trop souvent un courant de laïcophobie ?

  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 11 novembre 2016 09 h 17

    DU BON ET DU MAUVAIS ISLAM

    Il semble bien, à la lecture du texte ci-dessus et des différentes réactions, que les patisans de l'utilisation à tout vents du terme "islamophobie" ont malheureusement déjà gagné une bataille puisque parmi les effets que produit le terme islamophobie "comme épouvantail" R Antonius ne mentionne même pas sans doute le plus important effet, à savoir la crainte de critiquer tout simplement l'Islam (tout court !). D'ailleurs plusieurs réactions, ainsi que R Antonius lui-même, laissent sous-entendre qu'il faudrait faire une distinction entre les islamismes et le "bon" Islam et seuls les premiers devraient être la cible de l'islamophobie. Pourtant comme toute croyance religieuse, l'Islam peut susciter l'inquiétude, la crainte et la peur.
    Une autre tactique pour discréditer la critique de l'Islam est d'y associer une attitude de racisme. Là aussi on fait l'amalgame entre des gestes et attitudes racistes par rapport aux musulmans et musulmanes et une critique de l'Islam. On banalise l'utilisation du terme raciste puisque on l'associe à une croyance librement choisie par la personne alors que le raciste est une discrimination qui stigmate une particularité non choisie par la personne.
    Pierre Leyraud

    • Gisèle Filion - Inscrite 11 novembre 2016 16 h 27



      Vous donnez un bel éclairage par cette phrase :

      "On banalise l'utilisation du terme raciste puisque on l'associe à une croyance librement choisie par la personne alors que le raciste est une discrimination qui stigmate une particularité non choisie par la personne."

      Cela permet de mieux cerner les nuances. Bravo !