Quand la recherche dérange

Les auteurs persistent à affirmer que la relation observée entre la religiosité et le soutien à la radicalisation violente est un résultat solide, qui n’est pas dû à l’effet confondant de l’âge dans la population de l’étude.
Photo: Rommel Canlas Getty Images Les auteurs persistent à affirmer que la relation observée entre la religiosité et le soutien à la radicalisation violente est un résultat solide, qui n’est pas dû à l’effet confondant de l’âge dans la population de l’étude.

Dans Le Devoir du 5 novembre 2016, radicalisation-sherpa-un-rapport-aux-graves-lacunes-methodologiques" target="_blank">un collectif d’auteurs conclut que le rapport de recherche du centre Sherpa, intitulé Le défi du vivre ensemble : les déterminants individuels et sociaux du soutien à la radicalisation violente des collégiens et collégiennes au Québec, est un document politique sans valeur scientifique. Comme l’aurait fait Michel Foucault, nous voulons d’abord signifier notre accord avec une partie de leurs conclusions : savoir et pouvoir sont étroitement liés, et la science n’est jamais neutre, ce qui est magistralement illustré dans la critique méthodologique qu’ils font de notre rapport.

Contrairement à ce que prétendent nos critiques, notre approche exploratoire visait à identifier les principaux déterminants du soutien à la radicalisation, sans focalisation sur la religion ou la religiosité. Nous avons identifié l’association pour chaque facteur de risque en appliquant des méthodes d’inférence causale. Or la focalisation des critiques sur les analyses bivariées suggère que les analyses multiniveaux et d’inférence réalisées n’ont pas été consultées ou comprises. Pour identifier une association non biaisée de la religion avec le soutien à la radicalisation, nous avons appliqué des coefficients de propension à nos modèles qui rendent les individus religieux et non religieux semblables au regard de tous les facteurs de confusion identifiés, réduisant ainsi les effets des facteurs de confusion potentiels (mesurés), en plus de tenir compte des potentiels biais de sélection.

Nous avions bien pris en compte le facteur de l’âge pour éviter le biais avancé par les auteurs comme explication de l’association entre religion et soutien à la radicalisation violente. Ceux-ci confondent par ailleurs les variables de religion et de religiosité. La concordance entre les résultats ayant examiné ces deux variables démontre que nos résultats ne sont pas influencés par une confusion résiduelle du facteur de l’âge.

Défaut de compréhension ou aveuglement volontaire ?

Les auteurs font preuve de connaissances limitées ou erronées au sujet de la distinction entre la force d’une association et le degré de sa significativité. Ils affirment que l’âge serait la seule variable ayant une relation significative avec le soutien à la radicalisation.

Pourtant, une association significative est également présente pour le genre, la religion, la religiosité, le statut d’immigration, la discrimination et l’expérience de violence vécue. De plus, et loin de ce qu’avancent les auteurs, des associations de l’ordre de 0,8 sont quasiment introuvables dans le domaine. Une association significative — statistiquement — aussi petite soit-elle peut avoir un rôle important dans le cadre d’une intervention potentielle.

Les auteurs réduisent nos résultats à la dimension religieuse, probablement parce qu’elle bouscule leur vision du monde. La réalité décrite dans notre rapport indique que le phénomène de radicalisation est multifactoriel et complexe, peut-être même non linéaire et non monotone, et que son étude exige la prise en compte d’interactions et de facteurs méso et macrosociaux. Il se peut même que l’étude empirique de la radicalisation nécessite la prise en compte de l’émergence de phénomènes complexes de propagation et de boucles de rétroaction, qui ne peuvent être étudiés que dans le cadre d’une approche holistique.

Ils déforment aussi notre recommandation concernant la question du religieux dans les établissements scolaires. Nous avions souligné combien toute proposition dans le domaine serait délicate et potentiellement conflictuelle et avons proposé la mise en place d’un groupe de réflexion sur la place du religieux, dans le respect du caractère laïque de l’école.

Les auteurs utilisent notre remise en question du rapport du Conseil du statut de la femme (CSF) comme preuve d’un biais idéologique. Il importe tout d’abord de préciser que nous n’avons pas remis en question l’approche qualitative du rapport. Ce qui nous paraît poser problème, ce sont la façon dont la question de la radicalisation violente est posée et les réponses apportées au travers de la centration sur un petit échantillon, sans considération pour les autres données et réflexions déjà disponibles au Québec.

Interprétation polarisante

Si, dans le cadre d’une relation conjugale, une femme est injuriée, menacée, bousculée et qu’on lui crache dessus, allez-vous considérer qu’il s’agit de violence ? Nous l’espérons. Si elle est confrontée à ces actes dans la rue à cause de son appartenance religieuse, cela cesse-t-il d’être de la violence ? En accord avec les définitions au sujet de la radicalisation, il s’agit pour nous de formes de radicalisation violente. Ces gestes haineux, très rares au Québec il y a quelques années, sont devenus malheureusement trop fréquents. Ils représentent l’une des manifestations, dans l’espace public, de la montée de la xénophobie, un phénomène mondial.

Considérer cette réalité quotidienne comme sérieuse ne veut pas dire que les départs de quelques jeunes femmes vers la Syrie, en 2015, ne sont pas importants. Cependant, réduire les relations entre radicalisation violente et genre à ce seul phénomène, alors que, durant la dernière année, au Québec comme en Europe, les départs vers la Syrie n’adviennent presque plus, revient à cibler encore les communautés arabomusulmanes et à passer sous silence les formes de violence haineuse dont elles sont l’objet. La lecture que font les auteurs du texte collectif du rapport du CSF confirme nos craintes quant à cette interprétation polarisante.

Nous persistons à affirmer que la relation observée entre la religiosité et le soutien à la radicalisation violente est un résultat solide, qui n’est pas dû à l’effet confondant de l’âge dans la population de l’étude. Plus important encore, nous rappelons que la souffrance sociale, la discrimination et les expériences de violence vécues, tout comme la souffrance psychologique de nos jeunes, sont des voies vers le soutien à la radicalisation violente. Un débat social fondé sur le dialogue, le respect et la recherche de solutions doit se poursuivre. Il doit comprendre, entre autres, des travaux de recherche rigoureux, même si ces derniers peuvent parfois déranger.


Le déclencheur

« Les données montrent que le soutien à la radicalisation est plus fort chez les moins de 25 ans et que ce groupe est moins religieux. Mais cela ne permet aucunement de dire que c’est l’absence de religion qui conduit à soutenir la radicalisation. »

— Texte collectif, «Sherpa : un rapport aux graves lacunes méthodologiques», Le Devoir, 5 novembre.

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33 commentaires
  • Johanne St-Amour - Inscrite 10 novembre 2016 08 h 17

    Noyer le poisson

    Ils persistent et signent! Quelles sont les motivations réelles de ce groupe en faisant cette étude?

    Je retiens ici les propos de la dernière chronique de Christian Rioux:

    «Tout cela pour ne pas nommer un phénomène pourtant parfaitement documenté depuis des décennies : la montée d’un islamisme totalitaire qui, après avoir semé la guerre civile et fait des milliers de morts dans le monde arabo-musulman, rejoint aujourd’hui nos contrées, où il bouscule aussi bien les moeurs, la vie politique que la laïcité. Comme le disait cette semaine, dans nos pages, le chercheur allemand Günther Jikeli, si nous nous interrogeons aujourd’hui sur la « radicalisation », ce n’est pas parce que nous assistons à la montée d’un terrorisme vegan, écolo, nazi ou anarchiste. Si ceux-ci existent, ils demeurent marginaux. C’est plutôt parce que nous sommes devant une forme d’extrémisme musulman qui prêche les idées les plus rétrogrades et qui a fait pas moins de 250 morts en France seulement depuis un an et demi.»

    Et parlant du congrès sur la radicalisation à Québec et de la façon dont des journalistes l'ont décrit:

    «On aura compris qu’il s’agissait surtout… de ne rien dire. De peur, probablement, que quelqu’un ou quelqu’une, une minorité ou un groupe, une « communauté », comme on dit aujourd’hui, se sente visée ou, pire, stigmatisée. On pourrait multiplier à satiété les exemples de ce genre, qui visent d’abord et avant tout à noyer le poisson.»

    C'est exactement ce que fait ce groupe: noyer le poisson. Ne pas dire ce qui se passe réellement en élaborant une étude tendancieuse. En faisant fi de la radicalisation islamiste, en faisant fi du processus de sécularisation du Québec depuis plusieurs années, on se moque de la société québécoise.

    Comme ces gouvernements et partis qui cherchent des votes, mettent l'accent sur les intégristes religieux alors que la très grande majorité de ces communautés veulent vivre autrement!

    Déplorable!

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 10 novembre 2016 10 h 47

      Votre commentaire rend compte de l'estime que vous portez au propos de Christian Rioux, qui irait jusqu'à lui donner raison d'avance de dénoncer pour frauduleuses les conclusions d'une étude simplement parce qu'elles contrediraient ses thèses et ce sans même qu'il ait besoin de la lire. Plus infaillible que cela, c'est le pape. Et encore.

      Parlant de ne rien dire, si vous n'avez rien à dire à propos de l'étude, vous montrez que vous ne parlez vous même pour ne rien dire.

    • Pierre Robineault - Abonné 10 novembre 2016 10 h 59

      Madame St-Amour, vous auriez dû attendre le commentaire de monsieur Desjardins avant d'inscrire votre tout dernier mot suivi d'un point d'exclamation.

    • Jean Beaudin - Inscrit 10 novembre 2016 14 h 52

      Radicaliser signifie bien dans tout dictionnaire accentuer, ici une religion. L'église catholique et les protestants ont aussi leurs radicaux intolérants par exemple aux USA votant pour Trump pour être provie en négligeant son hypocrisie Ayant une formation scientifique, je suis malheureusement d'accord pour dire que des scientifiques peuvent cacher un biais et cette étude a un biais celui de prétendre que la radicalisation n'est pas celle d'une religion. Je suis d'accord avec vous madame St-Amour!

    • Johanne St-Amour - Inscrite 10 novembre 2016 16 h 05

      M. Robineault,

      Vous avez raison. C'est habituel de M. Maltais Desjardins, diplòmés en philosophie, si je ne m'abuse, qui aime bien faire taire les gens. Surtout quand il n'a aucun argument!

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 11 novembre 2016 07 h 00

      Loin de prétendre faire taire, j'apprécie toujours vos commentaires, madame St-Amour, même si je suis rarement d'accord avec vous. Quant à avoir des arguments, si vous avez eu l'occasion de lire mes commentaires, ici et à la suite de la critique du collectif, vous verrez que je me suis efforcé de les appuyer sur une lecture de l'étude, assez attentive à défaut, sans doute, d'être parfaitement pertinente. Tout ce que je lis de vous, concernant le travail de Sherpa, c'est que ce serait de l'enfumage. Vous avez, vous, des arguments. Mais ils ne portent que sur votre sentiment à l'égard des conclusions que vous lui prêtez. Ce qui n'est pas inintéressant, sans doute, mais pourrait difficilement prétendre faire justice à ce dont il était question, soit les objectifs et les mérites intrinsèques de l'étude, dont vous ne dites strictement rien.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 11 novembre 2016 08 h 46

      @Monsieur Beaudin. Votre formation vous enseigne que les scientifiques « peuvent » être biaisés. Elle vous enseigne aussi qu'on ne peut en juger de l'extérieur à partir de nos idées préconçues, sinon, avec un peu de chance, la Terre serait encore à peu près plate. Mme St-Amour ne se contente pas de dire que l'étude qu'elle n'a pas lue pourrait bien être biaisée. Elle l'affirme. D'accord avec vous, il se peut qu'elle ait raison. Mais j'aimerais profiter de votre formation scientifique pour me convaincre que l'étude est biaisée dans son principe. Sinon, on peut bien jaser de ce qu'il nous aurait plu qu'elle fasse, mais c'est purement subjectif, ça...

      Mais comme vous

    • Johanne St-Amour - Inscrite 11 novembre 2016 10 h 31

      M. Maltais Desjardins, vous dites que je parle pour ne rien dire. Votre propos est méprisant.

      Vous voulez diriger mon propos en voulant que je commente précisément l'étude, vous aimez bien dire aux autres quoi faire, les contrôler.

  • Marc Lacroix - Abonné 10 novembre 2016 09 h 26

    Tant qu'à écrire un article...

    Aux auteurs de cet article,

    J'ai l'impression que lorsque vous avez bricolé cet article, vous avez oublié qu'il était destiné à des non-spécialistes. En effet, si l'article de vos adversaires reste lisible, le vôtre pêche par son hermétisme; est-ce volontaire ? Pour maintenir l'aura de complexité, ou simple maladresse, je ne saurais dire ! Je me vois mal discuter de votre problématique dans une discussion de salon..., alors que je peine à distinguer le sujet de votre recherche.

    À mon humble avis, vous n'aidez pas votre cause en vous campant dans une grandiloquence inutile, mais enfin, c'est votre choix !

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 10 novembre 2016 10 h 50

      Les auteurs ont été accusés de « graves erreurs méthodologiques ». Ils y répondent. La clarté n'est pas forcément un gage d'idées distinctes.

  • Louise Melançon - Abonnée 10 novembre 2016 09 h 51

    le jargon...

    Oui, cet article n'aide pas à comprendre un sujet déjà difficile... Les lecteurs et lectrices du Devoir ne sont pas tous des spécialistes... et le langage jargonn eux des spécialistes n'est pas vraiment utile pour la compréhension des choses...

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 10 novembre 2016 10 h 53

      Si leur « article » - c'est une réplique - servait seulement à tempérer la tranquille assurance avec laquelle ceux qui comme moi n'y connaissent rien prétendraient conclure que c't'ivident que l'étude est juste parce que ses conclusions me plaisent ou sans valeur parce qu'elle contredit mes intuitions, ce serait déjà ça de pris, non?

    • Marc Lacroix - Abonné 10 novembre 2016 13 h 01

      M. Maltais Desjardins,

      Les auteurs de cette prétendue étude scientifique qui ont choisi cet argumentaire hermétique on par le fait même décidé de ne pas être pris au sérieux en se plaçant au-dessus de la mêlée et en nous inondant de leur prétentieux savoir. Le Devoir n'est pas une publication scientifique, s'ils veulent défendre leur travail, qu'ils le fassent dans un langage accessible aux lecteurs du Devoir, ou qu'ils se contentent de publier dans leur milieu universitaire "de pointe". Si dans ce milieu, la valeur de leur étude est reconnue, tant mieux pour eux...

      Entre vous et moi, M. Maltais Desjardins, si le rédacteur d'un document quelconque le rédige avec un niveau de langage inadéquat — il a mal fait son travail — et les lecteurs n'ont pas à lui accorder le bénéfice du doute à tout prix. On peut être expert..., ou faire semblant de l'être. La tour d'ivoire dans laquelle nos auteurs se sont installés est leur construction à eux, qu'ils vivent dedans si ça les amuse, mais pour l'instant, leur complainte ne me semble qu'un argument d'autorité émis par des experts autoproclamés, et pas nécessairement impartiaux.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 10 novembre 2016 13 h 14

      Monsieur Lacroix, j'aurais aussi souhaité que la réplique soit plus facilement accessible. Mais il serait un peu injuste de leur reprocher de répondre par des arguments scientifiques à une critique mettant directement en cause leur intégrité dans un journal destiné au grand public et en se fondant sur une appréciation de leurs intentions et de la méthodologie. Ce qui normalement se ferait dans des publications spécialisées.

      Quant au fait qu'il s'agirait d'une « prétendue » étude scientifique, je crois qu'on devrait avoir le bon goût de ne pas en faire l'enjeu d'une foire d'empoigne, celle-ci dût-elle être placée sous le haut patronnage de ce journal. A moins, bien sûr que les enjeux idéologiques doivent prendre le pas sur le souci dobjectivité et le respect de la compétence.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 10 novembre 2016 13 h 53

      Par ailleurs, ceux que vous qualifiez cavalièrement d'experts autoproclamés oeuvrent sous l'égide d'un CIUSSS. Comme dans universitaire. Les universités étant ces tours d'ivoire où les experts scientifiques sont formés, libre à vous de décréter qu'ils peuvent à très bon compte simplement faire semblant de l'être. Mais il n'y aurait pas de raison de ne pas étendre votre suspicion aux auteurs principaux de cette critique, dont la plupart, pour avoir été aussi formés à l'université, n'ont peut-être pas le défaut de l'avoir été dans les domaines sur lesquels leur jugement est si précieux à vos yeux...

  • Lucien Cimon - Abonné 10 novembre 2016 11 h 37

    Bien beau tout ça, mais que voulez-vous dire au juste?

    • Raymond Labelle - Abonné 11 novembre 2016 00 h 23

      Je traduis: "Nous avons solidement établi que les personnes à tendance religieuse avaient tendance à être moins violentes que la population générale que nous avons examinée (les cégépiens de huit cégeps montréalais) et encore moins violentes que les "radialisés violents"".

      Je traduis et résume mon propre commentaire plus long, fait ailleurs. Même en supposant que les auteures aient en effet solidement établi ce fait - cela ne nous apprend rien sur le radicalisme violent ni sur le soutien au radicalisme violent.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 11 novembre 2016 09 h 19

      Le but n'était pas de nous en apprendre sur le radicalisme violent, mais sur les sympathies à ce qui est revendiqué pour tel par des acteurs éventuels, en utilisant deux échelles (SyfoR et RIS).

    • Raymond Labelle - Abonné 11 novembre 2016 10 h 35

      Le but de l'étude est, d'après les auteures, d'identifier les déterminants du soutien au radicalisme violent. Mais je commente plus longuement ailleurs. Je vous réfère aux autres interventions (je ne veux pas trop me répéter).

      Nos discussions sont vigoureuses M. Desjardins mais me forcent (et peut-être vous aussi) à raffiner ma pensée. C'est une bonne chose.