Un débat qui favorise le populisme ambiant

Manifestation pour le salaire minimum à 15 $ à Montréal, en octobre dernier
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Manifestation pour le salaire minimum à 15 $ à Montréal, en octobre dernier

Aux États-Unis, le salaire minimum fédéral est gelé à 7,25 dollars l’heure depuis 2009, ce qui représente seulement 30 % du salaire moyen. En comparaison, au Québec, notre salaire minimum est de 10,75 dollars, ce qui équivaut à 47 % du salaire moyen.

Pendant la campagne des primaires démocrates aux États-Unis, le sénateur du Vermont, Bernie Sanders, a mis sur la table une proposition courageuse et provocatrice : porter le salaire minimum fédéral américain à 15 dollars l’heure ! Pour tous ceux qui, comme nous, réprouvent la maltraitance dont les travailleurs du bas de l’échelle sont l’objet aux États-Unis, la proposition du sénateur Sanders ranimait l’espoir. Elle faisait avancer le débat dans la bonne direction dans ce pays.

Le problème est que le chiffre de 15 dollars s’est inséré dans le débat politico-économique du Québec pour sa portée symbolique beaucoup plus que pour des motifs économiques. Quasiment personne ne se pose vraiment la question de son réalisme et de sa pertinence dans le contexte d’ici.

« Bombe atomique »

Le débat a rebondi récemment lorsque l’un de nous (Fortin) a affirmé qu’une hausse immédiate de 40 % du salaire minimum au Québec, soit de 10,75 à 15 dollars, aurait l’effet d’une « bombe atomique » lancée sur le marché du travail et qu’elle pourrait engendrer une perte allant jusqu’à 100 000 emplois. Plusieurs intervenants — parmi lesquels des économistes — ont depuis contesté ce résultat, qui pourtant semble ancré dans le gros bon sens : qui peut sérieusement affirmer qu’une augmentation de 40 % du salaire d’un groupe de travailleurs particulièrement fragiles n’aurait pas de conséquence négative sur leur emploi et, plus généralement, sur celui des 850 000 qui gagnent présentement moins de 15 dollars ?

Le plus désolant dans ce débat, c’est que la réponse est connue. De même que, pour un peuple, ignorer l’histoire c’est se condamner à la répéter, pour un scientifique, ignorer les connaissances passées, c’est se condamner à refaire stérilement des débats résolus depuis longtemps.

Il y a plus de 35 ans, deux économistes universellement considérés comme « progressistes », Jacques Drèze (Louvain) et Franco Modigliani (MIT, Nobel d’économie 1985), ont publié une étude sur les liens entre l’emploi et les salaires dans les petites économies très ouvertes sur le monde, comme celle du Québec. Jamais personne n’en a contesté les résultats. À ce jour, ils continuent à faire autorité. Ceux-ci sont clairs : à court terme, il se peut qu’une hausse des salaires dans une petite économie ouverte n’ait qu’un impact modeste sur l’emploi ; mais, à long terme, les effets sont dévastateurs. Leurs estimations montrent que, dans cette petite économie ouverte, une augmentation de 1 % des salaires au-delà de l’inflation et des gains de productivité engendre à long terme une perte de 2 % des emplois !

Pas à long terme

L’ignorance de ces résultats, bien connus depuis 35 ans, explique le débat actuel : oui, on peut raisonnablement soutenir qu’une forte augmentation du salaire minimum aurait un impact limité sur l’emploi à court terme. À la longue, par contre, les effets seraient considérables. Une fois que les entreprises auraient automatisé leurs processus, diminué leur emploi de travailleurs moins qualifiés et remplacé certains d’entre eux par des travailleurs plus qualifiés, les conséquences pour l’emploi des travailleurs au salaire minimum seraient dévastatrices.

En appliquant les résultats de Drèze et Modigliani à une hausse du salaire minimum québécois à 15 dollars en 2016, on peut estimer que jusqu’à 160 000 emplois disparaîtraient au Québec à long terme ! On peut vouloir, par prudence, attendre que le salaire moyen ait augmenté de 20 % et reporter la hausse du salaire minimum à 15 dollars, disons, en 2022. La perte d’emplois serait alors coupée de moitié : on en perdrait « seulement » 80 000 plutôt que 160 000.

Quiconque a voyagé en Europe récemment n’a pas besoin d’être économiste pour le savoir. En Belgique, en France ou aux Pays-Bas, il n’y a pas de stations-service avec service, il y a moins de serveurs dans les restaurants, les magasins sont ouverts moins longtemps, etc. Ignorer cette réalité, c’est jouer aux apprentis sorciers avec un groupe de travailleurs particulièrement fragiles.

Ce débat est également déplorable parce qu’il apporte de l’eau au moulin du populisme ambiant. On utilise les prétendues différences d’opinions entre scientifiques pour affirmer tout et n’importe quoi : il n’y a pas de changements climatiques (les études ne sont pas concluantes) ; la cigarette ne tue pas (les études ne sont pas concluantes) ; le sucre ne cause pas l’obésité (les études ne sont pas concluantes). Ou encore : les conséquences du salaire minimum à 15 dollars sur l’emploi seraient négligeables, dire le contraire est « néolibéral ».

Croire qu’un milliardaire qui veut devenir président parce qu’il sait tout — il est un homme d’affaires qui connaît beaucoup de succès après tout ! — et que les scientifiques sont des clowns qui ne savent rien à rien, cela peut arriver au Québec comme ailleurs. Le Québec n’est pas immunisé contre une telle dérive du débat socio-politique sur des sujets économiques qui ont des conséquences sérieuses pour la vie de tous les jours de centaines de milliers de gens. Cela nous inquiète au plus haut point.

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