Résister à la littéréalité

«La littérature, si elle n’est pas en crise, n’existe pas. La littérature a été, est et sera toujours en crise. Normal», écrit Larry Tremblay.
Photo: Marketa / CC «La littérature, si elle n’est pas en crise, n’existe pas. La littérature a été, est et sera toujours en crise. Normal», écrit Larry Tremblay.

Posons la trop célèbre question: qu’est-ce que la littérature ? Surtout pas un moyen de redoubler le réel. Plutôt un art de remettre le monde dans la perspective d’une totale liberté. De placer l’homme face à de multiples choix. Il ne s’agit pas de changer de place un bibelot pour faire beau dans le salon de la pensée ou de la représentation du monde. La littérature a cette ambition, cette prétention, admettons-le, de ne pas se contenter du réel, d’en être fondamentalement insatisfaite et d’imaginer, non pas une, mais une infinité de faces cachées à la lune. Et surtout de résister à cette bêtise mondialisée, mise en marché, acclamée, surmédiatisée, qui étouffe, sous le masque du consensus et de l’humour, une véritable pensée revendicatrice, critique, perverse, une pensée qui ne supporte ni langue de bois ni comique de bois.

La littérature, si elle n’est pas en crise, n’existe pas. La littérature a été, est et sera toujours en crise. Normal. Elle ne se contente pas des jouets que chaque époque lui offre pour la calmer et l’envoyer se coucher. Elle est entêtée et irascible, la littérature. Égoïste aussi. Elle se donne bien du mal et souvent nous fait mal. Et je ne vais pas vous écrire qu’elle le fait pour notre bien. La littérature ne constitue pas une entreprise d’édification morale. C’est une effrontée. Elle ne danse pas avec le pouvoir, ne serait-ce qu’un tango, et encore moins une valse. Elle crée de la marge, du regard. Elle déconstruit la banalité et en fait de la pensée, s’attaquant à l’idéologie dominante, naturalisée et invisible. La littérature est le lieu par excellence des permutations sociales et psychologiques, jonglant avec sentiment, ressentiment et pressentiment. On y dépose l’ego (comme on dépose les armes), question d’inviter l’autre à s’emparer de nos réflexes, de nos mutismes, de nos croyances et tics afin de les reconnaître comme tels, débarrassés de notre aveuglement pour nous-mêmes. Un travail, donc, radical d’autocritique et de rénovation du coeur. 

Comprenez ?

 Ne jamais confondre littéraire et livre comme vous me l’avez si justement écrit. Les statistiques nous trompent souvent. La littérature diminue, c’est un fait, mais pas forcément les livres qui, la plupart du temps, la dissimulent, l’asphyxient et la rendent inaccessible, perdue dans le foin de la publication. Nous sommes à l’époque des trusts, des consortiums, du super, du méga, de l’hyper, de la pensée unique, du dieu unique, du livre unique, de la monnaie unique. Tenez, hier, j’ai appris que, s’il y avait de plus en plus de marques de bière sur les étagères, il y avait en contrepartie de moins en moins de propriétaires de ces marques. Cette diversité de produits cache un nombre de plus en plus restreint de gros joueurs financiers. Le rêve que vous m’avez offert en ouverture de votre lettre n’exprime rien d’autre. Quand tout le monde lira le même livre, ce sera la fin de la littérature et la victoire du livre en tant que pure marchandise. Et nous n’en sommes pas loin. Le littéraire, en se « bestsellerisant », se conforme aux lois qui régissent la marchandise, répondant à des critères d’emballage, de goût, de diffusion, de marketing, lesquels préexistent au contenu même du livre et, en fait, l’écrivent dans le dos de son auteur. L’audace disparaît. La réflexion fait peur. Le jugement critique devient une tare. Humour facile, bas, grossier, légèrement sophistiqué, voilà le sucre dont il faut enrober la pensée quand, la pauvre, elle persiste encore à montrer le bout de son nez. 

 Je ne suis pas désespéré. Contaminé, oui, comme je vous l’ai écrit plus tôt. Pourquoi ? Parce que penser devient de plus en plus difficile. Qu’il faut faire des efforts, que le monde dans lequel nous vivons ne nous demande pas d’en faire. Que tout nous amène à rire de tout, à croire que la réalité c’est ce que nous voyons à la télé, qu’un bon livre c’est celui qui se vend. Contaminé donc, mais pas désespéré. Je résiste. Et je souris en vous écrivant parce que je me moque un peu de vous et beaucoup de moi. 

 Avant de terminer cette lettre, je voudrais vous dire que j’apprécie particulièrement une chose dans notre situation à tous deux. Nous vivons en Amérique et nous ne faisons pas partie de la majorité. Nous existons comme une interrogation interrogée plutôt que comme une réponse décortiquée. C’est un risque et une responsabilité de plus que cette littérature que nous défendons à endosser. La littérature, qu’elle soit théâtrale, romanesque ou poétique, pose la question de l’altérité à partir d’une identité jouée et déjouée. Si la littérature conçoit l’identité comme une essence, un fait irréductible donné à la naissance, si elle la confine à l’appartenance à un sol et à l’inscription dans une langue, et si, finalement, elle envisage la culture comme un destin, elle n’aboutira qu’à transformer la liberté en réflexe de défense et, tôt ou tard, l’identité rêvée se figera dans un cauchemar. L’individu déploie dans la société plusieurs appartenances qui ne sont pas forcément mobilisées de façon simultanée. L’identité est une chose ennuyeuse si elle n’est pas défiée. Qui tient à vivre dans le même toute sa vie ? Dans l’expression « quête d’identité », c’est le mot «quête » que j’aime. J’ai passé toute mon existence à me fuir d’une certaine façon. Pourquoi ? Parce que je n’étais pas précisément et entièrement là où je suis apparu à ma naissance. J’étais aussi ailleurs. Et ma quête ne se veut pas qu’une enquête sur ce qui s’est passé avant ma naissance, mais aussi une aventure. 


 
1 commentaire
  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 7 novembre 2016 21 h 17

    Il est etrange

    qu'il n'y a acun commentaire sur ce texte qui nous rappele que le monde dans lequel on vit ne nous demande de ne faire aucun effort...et je fais parti de ce monde.....