La radicalisation, une «crise de l’engagement»

Les jeunes qui se tournent vers la violence désirent s’engager et trouver une cause qui les motive et les transporte. Mais les modèles d’engagement offerts par les générations aînées les rebutent.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les jeunes qui se tournent vers la violence désirent s’engager et trouver une cause qui les motive et les transporte. Mais les modèles d’engagement offerts par les générations aînées les rebutent.

Alors que se tient actuellement à Québec une grande conférence sur la radicalisation, il semble utile de se faire attentif à une voix venue du passé, mais pourtant bien présente, celle de Hannah Arendt. Dans un très beau texte de 1953, intitulé Compréhension et politique, la philosophe d’origine allemande écrivait que « dans la mesure où les totalitarismes sont apparus dans un monde non totalitaire (ils ne sont pas tombés du ciel, mais ont cristallisé des éléments présents dans ce monde), le processus de leur compréhension implique clairement, et peut-être essentiellement, que nous nous comprenions nous-mêmes ». Si ces quelques lignes concernent au premier chef le phénomène totalitaire — le nazisme et le stalinisme analysés par Arendt —, il est possible d’en tirer une leçon utile dans le cadre de la lutte contre toutes les formes de radicalisation menant à la violence.

En effet, on y retrouve l’idée chère à Arendt de la « cristallisation » d’éléments présents dans la société qui, combinés les uns aux autres, peuvent déboucher sur des évènements catastrophiques. Ainsi en est-il de la radicalisation religieuse menant à la violence dont il a été largement question ces derniers mois. Cette dernière « n’est pas tombée du ciel » pour reprendre les mots de la philosophe. Il est tentant d’expliquer la radicalisation religieuse menant à la violence (dans sa traduction islamique) de jeunes Occidentaux par la seule force de la propagande du groupe État islamique ou par une supposée essence immuable de l’islam. Une telle explication permet d’oublier qu’une partie — sans doute la plus importante — de l’explication, se trouve dans les sociétés occidentales. Dire cela, ce n’est évidemment pas excuser ou minimiser les choix criminels de certains individus, mais c’est davantage chercher à les comprendre lucidement pour en tirer des leçons utiles.

En second lieu, Arendt invite à une sorte d’introspection collective. Comprendre pourquoi de jeunes hommes et de jeunes femmes font un choix apparemment incompréhensible, c’est également nous comprendre nous-mêmes. Cela ne signifie pas que la société serait responsable de ce qui arrive ; c’est davantage prendre acte du fait que ces engagements radicaux nous disent quelque chose de nos sociétés. D’une certaine manière, ils nous tendent un miroir, et ce que nous y voyons ne nous satisfait pas.

Certains commentateurs font de la radicalisation religieuse menant à la violence l’indice d’une crise de l’intégration, en tout cas dans sa déclinaison islamique : celles et ceux qui auraient tant reçu de la société d’accueil se retourneraient finalement contre elle. Une telle explication est évidemment fausse puisque ces jeunes gens, souvent nés au Québec, sont intégrés de fait. Pour ma part, j’y vois avant tout une « crise de l’engagement », expression que je préfère largement à la trop vague et passive « crise de sens ». Par cette expression, je ne veux pas dire que ces jeunes gens ne voudraient pas s’engager. C’est même précisément l’inverse : ils désirent ardemment s’engager, trouver une cause qui les motive et les transporte. Mais quels sont les sources et les modèles d’engagement que les « adultes » leur offrent ? Ce désir d’engagement, de participer à la construction d’un bien commun constitue le socle fondamental du politique. Aussi, il est indispensable que le travail de prévention de la radicalisation soit bâti autour d’une (re)découverte du politique, trop souvent subsumé sous la politique qui n’en est que la version routinisée, affadie et, malheureusement trop souvent, pervertie.

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