En français, le genre n’a pas de sexe
Le déclencheur
Dans sa dernière chronique, M. Fabrice Vil écrit la phrase ci-dessus. On peut trouver misogyne la citation du grammairien du XVIIIe Nicolas Beauzée sans pour autant travestir l’histoire de la langue française et en conclure que celle-ci participe à la culture du viol !
N’en déplaise au chroniqueur du Devoir, l’histoire de la langue française est beaucoup plus complexe. Saviez-vous, Monsieur Vil, qu’en français, le genre n’a rien à voir avec le sexe ? Lorsqu’on parle de masculin et de féminin en grammaire, on ne parle ni de l’homme ni de la femme. La citation que vous utilisez illustre surtout votre ignorance de la langue.
En effet, le genre des mots et le sexe ne sont pas du même ordre. Par usage, on dit un vélo et une bicyclette, un mont et une montagne, un bois et une forêt, un village et une ville. On pourrait aussi dire qu’un homme peut être une victime, cela n’en fait pas une femme. Un roi est une majesté et un garçon est une estafette. Aucun homme, il me semble, ne s’en offusquerait. Imaginez, même les mots désignant les organes sexuels masculins peuvent être féminins (la verge) et ceux désignant les organes de la femme peuvent être masculins (sein, vagin). Il y a même des mots qui sont masculins au singulier et féminin au pluriel comme l’amour. Il y a aussi des mots qui, selon qu’ils sont féminins ou masculins, désignent des choses différentes : la gent masculine et les gens d’affaires.
Contrairement à d’autres langues, le français n’a pas de genre neutre. C’est donc le masculin qui l’exprime. Lorsqu’on dit « il pleut », chacun sait qu’on ne parle pas d’un homme. Les mots sont dans le domaine du symbolique et non du réel. Confondre les deux tient d’une vision idéologique de la langue.
En ancien français, héritier du bas latin, figurait encore le genre neutre issu du latin. Or, sa terminaison ressemblait très souvent à celle du masculin, ce qui, plusieurs siècles avant Nicolas Beauzée, entraîna l’effacement progressif du neutre au profit du masculin. Comme le note le Bon usage (13e éd, p. 754), « il faut en tout cas rappeler que le genre grammatical masculin n’est pas uniquement l’expression du sexe masculin, mais qu’il sert aussi de genre commun, de genre neutre, de genre asexué ». Petit exemple avec le mot « chef ». Il vient du latin caput, « neutre », par le bas latin capum, qui signifie « tête » et, par métaphore, la partie supérieure, ce qui vient en premier lieu, ce qui commande. Or, puisqu’il y a métaphore, seul le genre est à considérer. Que ce soit un homme ou une femme qui prend le commandement d’un groupe, il/elle en devient la tête, le chef.
Il semblerait également que cette absence de neutre en français est un héritage gaulois. En effet, dans les langues celtiques, il n’existe que deux genres grammaticaux, le féminin et le masculin. Alors avant de parler d’un complot machiste, mieux vaut retourner à l’histoire.
Quant aux propos de monsieur Nicolas Beauzée, il faudrait aussi les remettre dans leur contexte. Cet homme des Lumières a travaillé pour l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. Il est considéré comme un précurseur de la science phonétique et a publié sa Grammaire générale en 1767. Dites-moi quel homme de cette époque n’a pas prononcé de propos misogynes aux yeux d’aujourd’hui ?
Par ailleurs, je voudrais vous rappeler que l’amour courtois, la galanterie, l’élégance et la politesse font aussi partie de notre héritage culturel. Et qu’ils permettent sans doute aux femmes et aux hommes de mieux vivre ensemble, sinon de s’aimer. Il ne faudrait pas l’oublier.
Filtré par
Jean-Charles Morin - Abonné 3 novembre 2016 00 h 43
Un grand merci.
Merci de remettre les pendules à l'heure et de ne pas capituler face à l'étouffante rectitude politique qui n'en finit plus de faire des ravages chez nos élites bien-pensantes.
Sylvain Auclair - Abonné 3 novembre 2016 07 h 17
Bizarre
Alors, pourquoi bien des femmes acceptent d'être directeurs, mais qu'aucun homme n'a voulu être appelé hôtesse de l'air?
David Cormier - Abonné 3 novembre 2016 12 h 25
Avez-vous des exemples concrets de femmes qui occupent un poste de "directeur". Au Québec, du moins, la féminisation des postes est une guerre qui a été gagnée depuis longtemps.
Christian Labrie - Abonné 3 novembre 2016 07 h 26
L'énoncé de la règle
Plutôt que de dire qu'il y a un genre masculin et un genre féminin, on devrait parler d'un genre féminin et d'un genre indéfini. Ce serait plus conforme à l'esprit de la langue.
Yves Petit - Inscrit 3 novembre 2016 08 h 07
euh!
Devant tant d'érudition, on ne peut que rester bouche bée. Merci Madame Favre pour cette belle réplique.
Pierre Robineault - Abonné 3 novembre 2016 10 h 45
Pour ma part, je suggère au Devoir de procéder à l'engagement immédiat de cette personne en tant que chroniqueur!
Nicole D. Sévigny - Abonnée 3 novembre 2016 16 h 31
je seconde la...motion!
Julie Auger - Abonné 4 novembre 2016 08 h 36
Non, n'engagez pas cette personne: son argument est basé sur une vision très incomplète de la complexité du genre dans la langue française. Oui, le genre de la plupart des noms français est purement grammatical et ne reflète en rien le sexe des choses. C'est aussi vrai pour des noms comme "la victime" et "le mannequin". Mais la plupart des noms qui désignent des êtres humains et certains noms qui désignent des animaux reflètent bel et bien le sexe de ce qu'ils désignent: la mère le père, le frère et la soeur, le taureau et la vache. La société change et la langue doit refléter ces changements. Il importe donc de dire "la juge" en parlant d'une femme qui exerce ce métier et "un infirmier" lorsque la personne qui dispense des soins médicaux est un homme.
Michèle Lévesque - Abonnée 3 novembre 2016 08 h 59
Les bons usages
M. Vil aime les envolées qui lui permettent d’imposer des conclusions faciles à des questions bien complexes. Il ne faut toutefois pas déborder dans le sens contraire. La citation de Le Bon usage, amenée pour débouter la sexuation des genres grammaticaux, m'indique au contraire que, s'il est vrai que la langue ne peut être réduite aux seules idéologies, il est exagéré d'affirmer que sa construction est indépendante des cultures qui la produisent. Des nuances telles "pas uniquement" ou encore "sert aussi de genre commun... asexué" manifestent au contraire que la langue, vivante et évolutive par définition, a été abusée dans un projet de domestication des femmes par inclusion générique au masculin dominant. Ce serait difficile à nier à la lumière de la grande histoire des sociétés et des droits humains en Occident et en France. Il y a un aller-retour dynamique entre culture et langue, par reflet et construction mutuels. Si la neutralité ou même l'égalité inhérentes à une langue ainsi abstraite de son milieu de vie allait de soi, le langage inclusif, outre sa difficulté pratique indéniable, n'aurait pas rencontré de telles résistances.
Enfant, je me rappelle mon désarroi quand j'ai réalisé qu'à la messe du dimanche, tout commençait et se finissait par la référence aux "Frères". Où donc étaient les Soeurs ? Aujourd'hui, quand mon Église féminise ses textes liturgiques, j'y vois un signe clair d'évolution, même lente, des mentalités dans un souci évangélique d’équité et de justice. Comme femme, j’ai besoin de sentir que cette institution dominée par les mâles accorde au minimum cette reconnaissance au sexe et au genre féminins auxquels j’appartiens.
Si c’est vrai en religion, ce l’est à plus forte raison au niveau social et politique. Tant que la véritable mutualité hommes-femmes ne sera pas accomplie, et nous sommes loin du compte !, le bon usage de la langue française sera aussi d'en faire un outil d'évolution des mentalités.
Marie-France Phaneuf - Abonné 3 novembre 2016 13 h 59
Merci Madame Lévesque, vous avez réussi à exprimer le fond de ma pensée mieux que je l'aurais fait. Personnellement, je me souviens encore du choc dans la classe quand notre professeure du primaire nous a annoncé que non seulement "le masculin l'emporte" mais en plus on peut dire "les hommes" et y inclure tous les humains mêmes les femmes. Ça a créé une vague de contestation féministe dans la classe de 3 année primaire. Vague qui a été tué dans l'oeuf par la prof. À l'époque, j'y ai vu de la soumission de sa part. Je me souviens aussi des sourires satisfaits des petits garçons tout autour.
Peu importe la provenance de cet abhération, elle contribue aujourd'hui à perpétuer une fausse croyance et une inégalité.