L’irrépressible besoin de fiction de l’homme contemporain

C’est le paradoxe d’une époque dominée par la raison instrumentale que de manifester en même temps un appétit immodéré pour les fictions, d’où qu’elles viennent et quelles qu’elles soient.
Photo: iStock C’est le paradoxe d’une époque dominée par la raison instrumentale que de manifester en même temps un appétit immodéré pour les fictions, d’où qu’elles viennent et quelles qu’elles soient.

Comment pouvons-nous en arriver à dire, face à des situations inédites, que la réalité imite la fiction ou qu’elle la dépasse, qu’elle est « stranger than fiction » comme si, désormais, c’était la fiction qui servait d’étalon de mesure, et non plus la réalité ?

Il faut d’abord considérer l’extraordinaire réservoir de fictions dont nous héritons. La culture occidentale a accumulé un nombre incalculable de fictions, dans toutes les langues et toutes les traditions, des fictions qui ont engendré d’autres fictions jusqu’à former des réseaux, et dont les supports et les moyens de transmission n’ont cessé de se multiplier, depuis l’invention du livre jusqu’au développement des dispositifs audiovisuels et numériques. Chaque fois qu’un nouveau dispositif est apparu, nous avons été prompts à proclamer la disparition de ceux qui les précédaient. Plusieurs ont ainsi pensé que l’apparition du cinéma entraînerait la disparition de la littérature, la télévision la fin du théâtre, les séries télévisées la fin du cinéma et, plus généralement, que l’essor du numérique condamnerait toute une série de formes et de supports plus anciens à la désuétude. Or nous n’assistons pas, sauf exception, à la disparition d’une forme ou d’une technologie au profit d’une autre, mais à leur accumulation, avec pour conséquence que les modes de production et de diffusion de la fiction ne cessent de se multiplier, qu’il n’est d’ailleurs probablement aucune civilisation qui ait produit autant de fictions que la nôtre.

Et si la production va sans cesse croissant, c’est bien parce qu’il faut répondre à une demande. C’est le paradoxe d’une époque dominée par la raison instrumentale que de manifester en même temps un appétit immodéré pour les fictions, d’où qu’elles viennent et quelles qu’elles soient. Cela tient sans doute au fait que le répertoire que les individus mobilisent dans la construction de leur identité et dans la conduite de leur vie est de plus en plus souvent composé d’exemples tirés des univers fictifs qu’ils fréquentent et connaissent parfois mieux que l’univers réel. De manière consciente ou inconsciente, nous nous définissons de plus en plus en fonction de récits et de personnages inventés, qu’ils viennent du cinéma, des séries télévisées, des romans, du théâtre ou même de la publicité, nous tirons de la fréquentation assidue de ces arts des maximes, des phrases marquantes, sérieuses ou comiques, des exemples et des problèmes en fonction desquels nous nous situons, des désirs qui nous inspirent et que nous imitons (y compris jusque dans notre sexualité, de plus en plus nourrie de pornographie, sorte de fiction redoublée en ce qu’elle assume et annonce à tout moment sa nature fictive), si bien que ce ne sont pas tant les fictions qui reflètent ce que nous sommes que nous, les personnes réelles, qui reflétons les personnes fictives que nous fréquentons.

Il faut également reconnaître la place grandissante occupée par le jeu dans nos vies, que l’on peut interpréter comme la réalisation d’une des promesses de la fameuse société des loisirs dont on célébrait jadis la venue. Cela tient en partie au fait que l’enfance et l’adolescence, les périodes de la vie où il est permis de jouer, se prolongent aujourd’hui bien au-delà des limites que nous leur assignions il y a seulement un demi-siècle. Mais cela tient aussi au statut particulier du jeu, à sa puissance de séduction, qui nous donne le sentiment de nous trouver dans cet espace si confortable de l’entre-deux. Un espace pas tout à fait fictif, parce que nous jouons vraiment, que le jeu ou la partie constitue un événement auquel des joueurs prennent part avec une grande application. Et pas tout à fait réel, parce que le jeu entraîne des conséquences plus ou moins fictives (un ballon entre dans un but, une tour abat un fou), qu’il se présente toujours, dans sa forme, dans ses règles et dans le langage qu’il mobilise, comme la transposition non sérieuse d’une situation sérieuse — et parfois même tragique : nous partons à la conquête du monde, nous tentons de survivre en surmontant les pires épreuves.

Il faudrait parler des jeux vidéo, auxquels plusieurs consacrent une part considérable de leur temps et qui servent de plus en plus de moyen de socialisation. Mais je songe d’abord à l’essor extraordinaire du sport professionnel, une forme de jeu organisé qui occupe dans l’espace public une place inouïe. À maints égards, le sport professionnel s’est substitué dans l’imaginaire collectif à la guerre, dont il offre une mise en fiction — ou précisément : une mise en fiction apaisée — avec son lot de stratégies, offensives et défensives, avec son vocabulaire : incursion en territoire ennemi, brèche dans les défenses, retraite et changement de tactique, et j’en passe. Il y a longtemps que les sportifs des grandes ligues professionnelles ont remplacé les militaires dans la faveur du public même si, en vérité, la guerre, la vraie, a toujours lieu, qu’elle est soutenue par des intérêts puissants, qu’elle fait des victimes partout sur le globe. Mais il faut bien voir que la guerre est de plus en plus irreprésentable, que sans être fictive, puisqu’elle continue de générer des dépenses considérables et de faire des dégâts tout aussi considérables, elle nous apparaît de plus en plus comme irréelle, en marge de la réalité que nous habitons, alors que le sport professionnel est, lui, de plus en plus réel, qu’il pèse de plus en plus lourd, avec ses retombées et ses images de marque, ses budgets colossaux et son industrie à la croissance irrésistible, ses fêtes somptueuses et ses héros élevés au rang de demi-dieux.

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Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons un extrait du dernier numéro de la revue L’Inconvénient (automne 2016, no 66, inconvenient.ca)

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6 commentaires
  • Dominique Roy - Abonnée 1 novembre 2016 08 h 17

    Monsieur Bélisle, vous ouvrez, ici, une belle piste de réflexion. C'est à se demander si cette surrabondance de jeux n'est pas le fruit d'une conspiration néo-libérale destinée à infentiliser la population afin de mieux la manipuler. Ce questionnement est tout faux, je sais, mais les mots utilisés à sa formulation sont sans doute plus vrais qu'on le croit. LoBo

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 1 novembre 2016 08 h 18

    Réalité

    Depuis les temps immémoriaux, les hommes cherchent «Y a't'il autre chose que mon quotidien ?» C'est dans sa nature. Il est curieux.
    À part une liste de façon d'exprimer sa recherche, je ne vois pas le point de votre lettre.
    Si vous voulez exprimer le fait que «l'Homme» doit se contenter de l'immédiat et de ce qui l'entoure, vous êtes à contre-courant depuis les fils d'Adam.
    L'Homme «invente», ce qui veut dire qu'il conçoit «ce qui n'est pas» (depuis qu'il brise des pierres pour en faire des outils).
    Aurait-il fallu qu'il arrête aux boutons à quatre trous ?
    L'Irréel ? C'est là où «l'Homme» vit et grandit !
    La «fiction» a toujours été l'étalon de mesure des possibilités de «l'Homme».
    L'instrument sur lequel vous avez tapé votre lettre au public fut «fictif» pendant des millénaires.
    Évidemment... ce que vous écrivez est personnel comme point de vue; comme écrire sur «le retour à l'arbre» sur le Web.
    Toutes «fictions» sont permises et sans limite pour nous sortir de «l'ordinaire» qui nous abruti.
    Et personne ne sait jusqu'où nous irons à essayer de transformer le fictif en réalité. (Ce qui nous amènera vers un fictif encore plus fictif que le fictif d'aujourd'hui).

    Bonne journée.

    PL

  • Jacques de Guise - Abonné 1 novembre 2016 11 h 08

    Construisons la base d’abord, car elle manque cruellement!!!

    Comme c’est dommage que le point essentiel et crucial de votre texte ait été enseveli dans la sempiternelle perspective d’offre et de demande, de producteurs et de consommateurs d’objets culturels, notamment de fictions.

    Vous dites : que le répertoire que les individus mobilisent dans la construction de leur identité est composé d’exemples tirés des univers fictifs qu’ils fréquentent, que nous nous définissons de plus en plus en fonction de récits et de personnages inventées, qu’ils viennent du cinéma, des séries télévisées, etc.

    Cela est indéniable.

    Mais le point crucial qu’il aurait fallu faire ressortir, c’est que nous nous construisons parce que nous nous élaborons un récit. C’est par l’élaboration de notre récit personnel que nous construisons la solidité, la cohérence, la continuité, l’historialité de notre identité. La perspective aurait dû être inversée pour donner prise, pour faire comprendre le sens de la construction de notre propre capacité d’autonomie. Il sera toujours temps de s’adonner au bricolage identitaire une fois que la base cruciale sera comprise et partagée.

    Le monde humain se comprend par l’analyse des récits que nous nous élaborons pour donner du sens à notre expérience humaine. Voilà pourquoi la narration est le mode de connaissance privilégiée de l’expérience humaine à laquelle la science traditionnelle dominante ne donne pas accès car elle ignore et ne tient pas compte notamment de la temporalité et de l’historialité de chaque vie humaine dans la construction du sens et de notre identité.

    Il y aurait tant à dire, mais j’arrête.

  • Pascal Barrette - Abonné 1 novembre 2016 12 h 42

    Quête du tangible

    «Plusieurs ont ainsi pensé que l’apparition du cinéma entraînerait la disparition de la littérature, la télévision la fin du théâtre, les séries télévisées la fin du cinéma et, plus généralement, que l’essor du numérique condamnerait toute une série de formes et de supports plus anciens à la désuétude». La revue Réponses Photo dans son édition d’octobre titre « Come back argentique». Les fabricants de film argentique, écrit la revue, voient leurs ventes repartir à la hausse. Et chose étonnante, selon le fabricant Ilford, 30% des utilisateurs d’argentique ont moins de 35 ans. Serait-ce une forme de quête du «réel », un goût du plus tangible? François Lévesque nous apprend dans le Devoir d’aujourd’hui que le film Le gros Bill de 1949 a été restauré à partir d’un internégatif. Est-ce que nos photos et productions numériques d’aujourd’hui vont encore être lisibles dans 80 ans? Sinon, faudrait peut-être songer à copier leurs pixels bluffants sur du sel d’argent. Ne brûlons pas nos vieux négatifs. En plus de devenir des pièces de collection pour nos petits-enfants, ils resteront de pérennes témoins de notre histoire.

    Pascal Barrette, Ottawa

  • Marc Therrien - Abonné 1 novembre 2016 17 h 21

    L'imagination, cette faculté extraordinaire de l'humain

    "C’est le paradoxe d’une époque dominée par la raison instrumentale que de manifester en même temps un appétit immodéré pour les fictions, d’où qu’elles viennent et quelles qu’elles soient."

    Pour ma part, je peux facilement vivre avec ce paradoxe et comprendre que l'être humain, à travers le développement de sa conscience qui évoule vers de plus en pus de complexité, ait voulu conserver son extraordinaire faculté d'imagination qui lui a permis de s'adapter et de survivre tout en favorisant le perfectionnement de l'usage de ses facultés rationnelles. Ce besoin irrépressible de fiction existe depuis que l'humain pense et communique sa pensée. Il résulte d'au moins deux grandes angoisses existentielles inhérentes à sa condition humaine: sa solitude profonde face à une nature silencieuse et indifférente qui l'entoure et le dépasse et sa conscience de lui-même et du monde qui fait qu'il sait qu'il est né pour mourir. Cette conscience réflexive angoissée a tôt fait de formuler la Question des questions, Pourquoi? Comme rien de ce qui existe n'a répondu à son interrogation et à ses besoins d'être rassuré et consolé, il a dû interpréter l'incompréhensible et l'ineffable. L'imagination lui a alors permis de s'inventer toutes sortes d'histoires pour créer du sens, c'est-à-dire à la fois une signification et une direction à cette trajectoire de vie qui traverse son existence en différents temps: naissance-croissance-vie active-déclin-mort. Elle lui a aussi permis d'inventer toutes sortes de divertissements pour soulager sa fatigue et son angoisse de penser. En somme, les extraordinaires facultés d'imagination et de raison de l'être humain qui s'expriment, entre autres, à traves les Arts, la Science et la Technique, constituent à la fois la grandeur et la misère de cet être exceptionnel selon qu'il les utilise pour le meilleur des biens ou le pire des maux.

    Marc Therrien