Paul Martin réserve des comtés sûrs à des femmes - Une démarche acceptable et souhaitable ?

Le Canada fait plutôt piètre figure à l'échelle internationale au chapitre de la proportion de femmes au sein de sa Chambre basse: avec 20,6 % de députées, il se situe au 36e rang du palmarès établi par l'Union interparlementaire, derrière le Rwanda, l'Argentine, le Turkménistan et le Pakistan, entre autres (www.ipu.org/wmn-e/classif.htm).

Conscient de cette triste performance et armé d'une bonne dose d'opportunisme électoral, le premier ministre Paul Martin a décidé d'agir: certaines circonscriptions électorales, notamment au Québec, seront réservées aux femmes. Au contraire de son prédécesseur à Sussex Drive, qui, aux élections de 1997, avait décrété un objectif de 25 % de candidates, le leader libéral a plutôt choisi de réserver certaines circonscriptions, prometteuses en matière de victoire au 38e rendez-vous électoral fédéral, où seules des femmes pourront aspirer à décrocher l'investiture du parti. La démocratie locale est sauve puisqu'il y aura campagnes et assemblées à l'investiture, mais entre femmes seulement.

Que penser de cette façon de faire? D'entrée de jeu, il faut reconnaître que le Canada offre le spectacle, insoutenable, d'un Parlement (et notamment d'une Chambre basse) bien peu féminisé. Par exemple, des 20 pays qui affichent les plus forts indices de développement humain, le Canada se situe au 16e rang au chapitre de la proportion de femmes au Parlement, devançant la Grande-Bretagne, les États-Unis, la France et le Japon.

En outre, le premier ministre n'invente rien. Il déploie, de manière informelle, une politique de sièges protégés pour les femmes à la Chambre des communes du Canada, comme il en existe aujourd'hui au Rwanda et autrefois au Bangladesh. Il s'inspire aussi d'une démarche empruntée par le Parti travailliste de Tony Blair au cours de la première moitié des années 90, qui consistait à établir des listes courtes de candidates seulement pour les circonscriptions les plus prometteuses. Bien que cette mesure ait été jugée discriminatoire en 1996, elle n'en a pas moins permis, l'année suivante, de doubler la représentation des femmes à Westminster.

Acceptable à court terme

Dans le contexte canadien, la stratégie privilégiée par le premier ministre pour accroître le nombre de femmes à la Chambre des communes est-elle acceptable? Ma réponse est oui, à court terme, et ce, pour des raisons normatives et pratiques.

Elle est acceptable parce qu'il est juste que les femmes soient mieux représentées dans les espaces de pouvoir et d'influence, ne serait-ce que parce qu'elles forment à peu près la moitié de la population canadienne. Acceptable parce que la démocratie a tout à gagner à tendre vers un Parlement qui reflète mieux le tissu sociétal. Acceptable parce qu'il faut parfois passer par l'inégalité pour atteindre l'égalité.

Acceptable parce qu'elle est l'expression sur le terrain parlementaire des articles 15 et 28 de la Charte canadienne des droits et libertés. Acceptable parce qu'elle est la réponse à une politique de laisser-faire tant de l'État fédéral que des partis politiques (certains davantage que d'autres, il est vrai) en matière de gestion du personnel politique.

Acceptable parce qu'en présence d'un système majoritaire uninominal à un tour, l'élection de femmes à la Chambre des communes relève bien davantage de la volonté des partis que de l'électorat. Acceptable parce que, dans le contexte d'élections imminentes, il n'y a pas d'autres solutions que celle du bon vouloir du prince pour que plus de femmes siègent au 38e Parlement fédéral.

La stratégie choisie par le premier ministre ne me semble toutefois pas souhaitable à long terme. Elle n'est pas souhaitable parce qu'elle est l'expression d'un certain autoritarisme qui sied mal à la démocratie. Non souhaitable parce qu'elle contribue à alimenter certains préjugés sexistes face aux femmes (notamment celui voulant que les femmes ainsi élues ne seraient pas compétentes, voire qu'elles seraient des députées de «seconde catégorie»). En bout de piste, de tels arguments finissent par miner la crédibilité des femmes politiques.

Bien qu'elle constitue un pis-aller pour les élections fédérales, la démarche du premier ministre m'apparaît acceptable parce que, au total, elle sert la démocratie canadienne. Toutefois, il importe d'en tirer un constat, celui de la (trop) faible présence des femmes dans les espaces parlementaires, et de lancer un projet, celui visant à mettre en place des stratégies véritables afin que les banquettes de la Chambre des communes soient réparties plus équitablement entre les femmes et les hommes.