Où s'en va la société d'État ? - Hydro-Québec ignore les leçons du passé

Premier de deux textes - À la suite des données révélées par Hydro-Québec le vendredi 20 février 2004, les Québécois découvrent avec stupéfaction l'état critique de leurs réserves énergétiques patrimoniales, soit un manque de 40 TWh, équivalent à un trou de 2,4 milliards de dollars dans leur compte d'épargne collectif...

Ces renseignements, divulgués au tout début de l'audience convoquée par la Régie de l'énergie — à la demande du ministre des Ressources naturelles — pour examiner la justification du projet de centrale thermique du Suroît en regard de la sécurité des approvisionnements québécois en électricité, étaient gardés confidentiels, faut-il le rappeler, depuis 1998.

En matière de justification de son projet de centrale thermique, il s'agit du quatrième changement de discours de la société d'État depuis que le BAPE en a entrepris l'examen, à l'été 2002.

Par ailleurs, si vous croyez que le niveau des réservoirs au 1er janvier 2004 est alarmant, ce n'est rien en regard de la situation qui prévaut aujourd'hui même et de celle, encore pire, qui prévaudra le 1er mai prochain (date du plus bas niveau de remplissage du cycle annuel des réserves d'Hydro-Québec). L'ampleur véritable de cette situation, qui met en cause la responsabilité de nos gestionnaires — en particulier celle de Thierry Vandal et André Caillé —, devra être évaluée avec la plus grande circonspection.

Dans l'immédiat, en absence d'eau, la puissance dont dispose Hydro-Québec ne pourra pas être déployée au cours des prochaines années et sa capacité de production annuelle en énergie sera sérieusement compromise jusqu'à ce que ses réserves énergétiques soient reconstituées. Paradoxalement, alors que le Québec manque dramatiquement d'eau (d'énergie), Hydro-Québec prend prétexte de la situation résultant de sa propre cupidité mercantile pour justifier la construction de la centrale thermique du Suroît, nous proposant en quelque sorte d'acheter (à prix d'or) encore davantage de puissance!

Des fluctuations qui s'expliquent

Le niveau actuel des réserves énergétiques d'Hydro-Québec, dramatiquement basses, résulte essentiellement de trois facteurs:

- la très faible hydraulicité des dernières années;

- La poursuite des exportations depuis 2001 (gestion imprudente), qui auraient dû être interrompues compte tenu de ce qu'Hydro-Québec savait;

- la croissance exceptionnelle de la demande québécoise en 2002 et 2003, elle-même attribuable (principalement) aux deux hivers extrêmement froids consécutifs que nous avons connus.

Pour ce qui est de la pluie à venir, la seule portion de l'hydraulicité future qui peut être estimée est le stock «non fondu», c'est-à-dire la quantité de neige accumulée en régions nordiques pendant l'hiver 2003-04 (qui fondra et remplira les réservoirs à partir du 1er mai), évaluée en proportion des précipitations hivernales moyennes pour ces mêmes régions. Je vous laisse imaginer la complexité d'un tel exercice prévisionnel et le nombre de données qu'il faut recueillir et pondérer pour y parvenir...

Il faut cependant rappeler que le niveau total des réserves énergétiques peut fluctuer à la hausse ou à la baisse dans des proportions considérables et en très peu de temps. Ainsi, Hydro-Québec, qui était dans une situation critique à l'hiver 1998-99, a été providentiellement sauvée par les précipitations abondantes de l'année 1999, une des seules années de forte hydraulicité parmi les 25 dernières années.

Dans l'état actuel du niveau de ses réservoirs, la société d'État doit espérer que la situation de 1999 se répète car autrement, si elle devait subir une ou deux autres années sèches (ou même une seule autre année très sèche), elle se dirigerait vers une rupture de stock à moyen terme, avec des conséquences que je n'oserais même pas décrire.

Hydro-Québec aurait-elle perdu la mémoire, elle qui a pourtant été aux prises avec des situations similaires dans un passé relativement récent? À compter de l'année 1989, notamment, elle avait été contrainte d'interrompre presque totalement ses exportations, à l'exception des contrats fermes, pour reconstituer ses réserves énergétiques. Elle y est effectivement parvenue en dépit d'années de faible hydraulicité qui, sauf pour 1992, continuaient de se succéder de façon ininterrompue.

Puis, à partir de 1993 et malgré une année d'hydraulicité «normale» en 1994, la reprise de ses ventes discrétionnaires dans les marchés extérieurs a de nouveau provoqué une détérioration graduelle de ses réserves énergétiques jusqu'à l'hiver 1998-99, où elle s'est retrouvée dans une situation critique.

Gestion à court terme

Parfaitement informée des tendances climatiques à long terme et des effets combinés des exportations et de la faible hydraulicité, comment la société d'État a-t-elle pu ignorer à ce point les leçons du passé et répéter les mêmes erreurs en poursuivant depuis 2001 le siphonnage de nos réserves patrimoniales vers ses clients américains aux seules fins de satisfaire sa propre soif de bénéfices?

Aux prises avec un déficit chronique des précipitations et avec ses conséquences majeures sur l'état de ses grands réservoirs, comment expliquer qu'Hydro-Québec, qui détenait le monopole sur ces renseignements depuis plus de cinq ans, ait abandonné ses anciens critères de gestion de la sécurité des approvisionnements, plus prudents, pour les remplacer à compter de 1998 par des critères de gestion à plus court terme?

Comment expliquer par ailleurs que la société d'État, consciente de la croissance soudaine et accélérée de la demande d'électricité québécoise en 2002 et 2003, se soit contentée de proposer, encore tout récemment, des objectifs ridicules d'économies d'énergie de l'ordre de 0,4 TWh par année (un 400e de la demande)?

L'état actuel des réserves énergétiques est bien plus problématique que les situations comparables, évoquées précédemment, avec lesquelles Hydro-Québec a été aux prises. Il est aggravé par une conjoncture particulière de croissance immodérée de la consommation énergétique, principalement attribuable aux aléas climatiques et à l'appétit insatiable des grands clients industriels.

Pour y faire face, il ne suffira pas d'interrompre indéfiniment les exportations. Il faudra également agir sur la demande de manière urgente et radicale. La situation déplorable dans laquelle les gestionnaires de notre société d'État nous ont placés forcera les Québécois à se poser les bonnes questions et à faire collectivement des choix éclairés et conséquents en ayant à l'esprit l'incontournable nécessité de réconcilier les préoccupations sociales, environnementales et économiques.