Sortir du cinéma

Jean-Marc Fournier, ministre responsable des Relations canadiennes et de la Francophonie canadienne
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne Jean-Marc Fournier, ministre responsable des Relations canadiennes et de la Francophonie canadienne

Cher Monsieur David,

Vous vous plaignez d’assister au même vieux film, de regarder encore une fois en noir et blanc les Canadiens français des cent premières années de la Fédération. Vous citez fort à propos mes paroles lorsque je rappelle que le français est la langue d’exploration et de fondation de notre pays. Vous ajoutez que je constate une réalité canadienne nouvelle à l’égard du français.

En effet, la multiplication des écoles et des classes d’immersion en français témoigne d’une légitimité nouvelle chez la population anglophone à l’égard de notre langue, partout au Canada. D’ailleurs, le récent sondage mené par le Commissariat aux langues officielles du Canada est éloquent à ce sujet : le bilinguisme recevait l’appui de 51 % des Canadiens en 1977 ; cet appui se situe maintenant à 84 %. Le résultat est encore plus frappant parmi les jeunes, qui l’appuient à 90 %.

Les gouvernements aussi ont cheminé vers une reconnaissance et un appui à la pérennité du français : on saisit la pleine mesure de ce changement de mentalité en se rappelant que les 13 premiers ministres des provinces et territoires ont convenu unanimement, en juillet dernier, de fixer une cible de 5 % d’immigration en français à l’extérieur du Québec ; une première en 150 ans !

À l’extérieur du cinéma, on est loin des cent premières années durant lesquelles le français a subi trop de recul. Au contraire, cette année, la première ministre Kathleen Wynne offrait aux Franco-Ontariens les excuses du gouvernement à l’égard du défunt règlement no 17. Et des membres de tous les partis politiques assistaient au lever du drapeau franco-ontarien le 23 septembre dernier, à Queen’s Park. Oui, il y a bien une réalité nouvelle. Si tout n’est pas parfait, un élan nouveau apparaît.

Le Canada et le Québec ont changé

Le Canada a changé, et le Québec aussi. Depuis les années 60, nous nous reconnaissons comme Québécois et non plus comme Canadiens français. C’est au Québec que nous accordons notre allégeance première. Cela ne s’oppose pas au sentiment d’une appartenance canadienne, que plus de 75 % des Québécois affirment ressentir.

Je suis de ceux qui croient que plus le Canada accordera sa juste place au français, plus les Québécois s’y sentiront chez eux. C’est pourquoi je dis partout au Canada qu’il faut être « ensemble pour le français ». Cette volonté est bien normale pour une nation dont l’élément fondamental de la personnalité est sa langue française. Il est toujours fort surprenant d’entendre certains plaider que nos efforts pour le français devraient se déployer au Québec et dans le monde, mais jamais au Canada.

Je vous invite à sortir du cinéma. Il y a, autour de nous, une nouvelle réalité qu’il nous revient de constater. Il y a, au Québec, une réalité nationale très forte dont nous sommes fiers. Nous n’avons aucune raison de vouloir retourner dans le passé. En même temps, il est impossible de nier que nous, Québécois, souhaitons que notre identité nationale puisse faire une place à une appartenance canadienne. À l’extérieur du cinéma, en couleur, se vivent les scènes d’un film dont on peut écrire le scénario ensemble : nous sommes Québécois, et c’est notre façon d’être Canadiens.

 

 

Réponse du chroniqueur


Cher M. Fournier,

Comme vous le savez, les techniques cinématographiques ne cessent de se raffiner. Les effets spéciaux permettent maintenant de créer des mondes imaginaires qui ont toutes les apparences de la réalité. Le cinéma et la politique ont d’ailleurs beaucoup en commun. Le sondage que vous me citez ressemble à ces effets spéciaux. La réalité que décrivent les chiffres de Statistique Canada est sensiblement différente : la proportion de Canadiens qui ont une connaissance fonctionnelle du français est en baisse dans toutes les provinces canadiennes. Je suis néanmoins heureux que vous constatiez l’existence au Québec d’une « réalité nationale très forte dont nous sommes fiers ». Bon cinéma !

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