Que la honte change de côté!

Mercredi, à l’Université Laval, un rassemblement s’est tenu en soutien aux victimes de la vague d’agressions survenue dans la nuit de samedi à dimanche.
Photo: Francis Vachon Le Devoir Mercredi, à l’Université Laval, un rassemblement s’est tenu en soutien aux victimes de la vague d’agressions survenue dans la nuit de samedi à dimanche.

Il n’y aurait pas de Donald Trump s’il n’y avait pas de nombreux Billy Bush autour de lui, ravis de l’écouter, de rire avec lui, de l’encourager, comme des meneurs de claques de la misogynie. Donald Trump ne pensait sans doute pas que ses propos étaient en train d’être enregistrés, ses commentaires sexistes sur celle qu’il observe de l’intérieur de son autobus et avec qui il doit travailler, sa prise de tic-tacs avant d’en descendre, au cas où lui viendrait l’élan de l’embrasser. Bien au chaud dans son autobus, en compagnie de ses pairs, Trump se pensait sans doute dans un huis clos sécuritaire. Un boys’ club tricoté serré.

Les salles de réunion de l’Assemblée nationale sont-elles si différentes de l’autobus de Trump ? « Ce qui se dit au caucus reste au caucus », affirme la ministre Thériault. Caucus, du latin kaukos, qui signifie « coupe », « abreuvoir ». Caucus qui signifie, depuis le XVIIIe siècle, aux États-Unis : rencontre à huis clos des représentants du pouvoir. Il n’y a qu’un pas à faire entre le caucus et les chambres des résidences universitaires de l’Université Laval. Des chambres qui n’ont dès lors plus rien à voir avec cette chambre exigée par Virginia Woolf au début du siècle dernier, lieu d’autonomie et de créativité pour les femmes.

Voilà la logique du boys’ club et des espaces fermés. Verrouillez vos portes si vous voulez être certaines que personne n’entre chez vous sans avoir été invité. Ou plutôt : il est de votre responsabilité de fermer vos cuisses pour qu’on n’entre pas à l’intérieur de vous. Collégiennes, ne raccourcissez pas trop vos jupes, sinon vous mettez votre entrejambe à disposition. Surveillez vos verres pour qu’on n’y dépose pas ce philtre qui fera de vous une endormie dont on pourra bellement profiter.

Un pouvoir ne cesse d’exister, écrit le philosophe italien Giorgio Agamben, que quand il renonce à donner des ordres. Les injonctions dont sont l’objet celles qui subissent une agression sexuelle (« Allez ! Tourne-toi ! Baisse-toi ! Continue ! Fais ce que je te dis ! Ne dis rien à personne ! On ne te croira pas ! ») se doublent des injonctions d’une société, d’une culture et même d’un gouvernement qui disent, d’une façon ou d’une autre : sois belle et tais-toi. Les multiples commandements dont les femmes et les filles sont l’objet, quotidiennement, de manière explicite ou non, entretiennent une culture du Petit Chaperon rouge. Avoir peur, se protéger et, au pire, apprendre à se défendre : voilà ce qui incombe au féminin, encore aujourd’hui, au lieu d’une chasse aux loups. Ce sont les femmes qu’on domestique au lieu de ceux qui agissent, comme on aime le dire, à la manière d’animaux. Les femmes sont éternellement inventées en de potentielles victimes et les hommes, en de potentiels agresseurs. Dans l’univers sexiste qui est le nôtre, les femmes sont encore trop souvent des choses à prendre par un boys’ club complice et mal léché.

C’est pour contrer cet état de fait, celui d’une culture où la violence sexuelle est une chose ordinaire plutôt qu’une exception, que nous ne cessons d’attendre du gouvernement Couillard qu’il tienne parole et soumette à la population ce qu’il a promis : une stratégie gouvernementale pour prévenir et contrer les violences sexuelles.

Que le gouvernement prenne ses responsabilités. Faire que les hommes (politiques) sortent de leur caucus-tannière, qu’ils soient forcés de renoncer, un tant soit peu, à leur privilège et que la honte change de côté. Ce ne sont pas les chambres qui doivent être verrouillées, ni les sexes des femmes. Ce sont les portes des boys’ clubs qu’on doit ouvrir au plus vite pour que cesse la complicité de ceux qui croient pouvoir tout avoir et, surtout, tout demander.

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