À quand un fonds de recherche sur le «cancer des sociétés»?

Difficile d’étudier un phénomène dont plusieurs ont intérêt à nier l’existence. Pourtant, la corruption se propage dans les gouvernements et les marchés, surtout lorsque le silence prévaut à son endroit.
Illustration: Tiffet Difficile d’étudier un phénomène dont plusieurs ont intérêt à nier l’existence. Pourtant, la corruption se propage dans les gouvernements et les marchés, surtout lorsque le silence prévaut à son endroit.

La corruption tue des milliers d’êtres humains à travers le monde. En Italie, à la suite du séisme qui a fait près de 300 morts en août dernier, des juges enquêtent toujours pour déterminer si des constructeurs ont soudoyé les autorités pour réduire les coûts imposés par les règles de sécurité en cas de tremblements de terre.

On dit de la corruption qu’elle est le « cancer des sociétés ». Mais contrairement à la recherche sur le cancer humain, qui reçoit — à juste titre — des milliards en financement, l’étude de la corruption ne fait l’objet d’aucun soutien organisé.

Le Québec et le Canada ne disposent pas d’infrastructure de recherche ni de masse critique d’expertise sur la lutte contre la corruption. Les gouvernements multiplient les lois, les organismes et les politiques pour combattre la corruption. Mais ils ne disposent d’aucune base de savoir et de connaissances pour évaluer l’efficacité de leurs interventions.

Comment combattre un mal dont les causes et traitements demeurent largement inconnus ? Les sommes investies dans la recherche contre le cancer ont produit de grandes réalisations. Un grand bond comparable dans l’avancement des connaissances est aussi possible dans la lutte contre la corruption. Plusieurs institutions de haut savoir dans les sciences humaines et sociales sont capables de relever le défi.

Les barrières à l’étude de la corruption

Le financement de la recherche sur la corruption se bute cependant à de sérieux obstacles. Aucun chef d’entreprise, de parti politique ou de gouvernement n’aime admettre que son organisation est corrompue. C’est pourquoi le soutien des élites économiques et politiques à la lutte contre la corruption est toujours fragile. Pas nécessairement parce qu’elles sont de mauvaise foi, mais plutôt parce la corruption coûte cher à la réputation des politiciens et des entrepreneurs. Elle leur fait perdre des votes, du pouvoir et des parts de marché.

Et lorsque contraints de reconnaître la corruption dans leurs rangs, les leaders d’organisation s’empressent tous de dire qu’ils ont « tourné la page » et passent vite à un autre sujet pour ne plus en parler.

Difficile d’étudier un phénomène dont plusieurs ont intérêt à nier l’existence. Pourtant, la corruption se propage dans les gouvernements et les marchés, surtout lorsque le silence prévaut à son endroit. Ce silence rend le public inattentif et profite aux intérêts corrompus. Pour briser ce cercle vicieux, il faut garder le projecteur braqué sur la corruption et mieux faire connaître ses coûts pour la société.

La responsabilité sociale des entreprises

Les révélations de la commission Charbonneau ont ébranlé la confiance du public dans plusieurs fleurons de l’économie. Certaines de ces entreprises, telles Cima +, SNC-Lavalin, le Groupe Dessau et la firme Roche, sont inscrites au Programme de remboursement volontaire (PRV) qui leur permet de se réhabiliter si elles acceptent de rembourser les montants trop perçus dans le cadre de contrats gonflés par la corruption et la collusion depuis 1996. Celles qui se prévaudront du PRV (il ne reste que quelques jours) pourront redorer leur image et reprendre leurs affaires avec les gouvernements.

Le PRV sert bien les intérêts des entreprises et du gouvernement, car il évite aux deux parties de longues et coûteuses poursuites en justice, à l’issue souvent incertaine. Mais qu’en est-il de l’intérêt public ? Comment ceci répare-t-il le tort causé à la société qui, durant toutes ces années, a assumé les coûts de la corruption ? Lorsque la multinationale Siemens a été reconnue coupable de corruption en 2009, elle a financé pour 100 millions de dollars un fonds de lutte et de recherche contre la corruption au titre d’un règlement négocié avec la Banque mondiale.

La crise de corruption des dernières années a fait mal à la réputation du Québec. Mais de cette crise peut naître une occasion de montrer au reste du monde comment faire pour se sortir de la corruption avec des politiques intelligentes et fondées sur des données probantes. Au nom de leur responsabilité sociale, les compagnies qui participent au PRV devraient suivre l’exemple de Siemens et doter le Québec d’un fonds de recherche sur la lutte contre la corruption. Car au-delà des lois et des règlements des gouvernements, l’éducation demeure le meilleur instrument pour protéger la société de la corruption.

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