Libre opinion: Une passion qui dépasse Hollywood

La sortie d'un film marque l'entrée en carême aujourd'hui de milliers de chrétiens: La Passion du Christ, réalisé par Mel Gibson. Cela invite à penser qu'il y a 2000 ans la véritable Passion de Jésus-Christ a elle-même coïncidé avec la fin de semaine où les juifs de l'époque ont procédé à l'immolation de l'agneau selon leur rituel de la pâque. Si l'impact des événements d'alors se fait encore sentir, la représentation cinématographique que nous en offre le célèbre acteur américain ces jours-ci viendra probablement encore bouleverser beaucoup de monde.

En choisissant le mercredi des Cendres pour la sortie de son film, le réalisateur semble avoir voulu rejoindre le spectateur dans le cadre actuel de sa propre spiritualité. C'est en effet à une expérience inédite et profonde que nous sommes invités, l'art et le religieux nous entraînant au delà de ce que nous en avons connu comme représentation jusqu'à présent.

Autant le sujet est grave, autant l'approche artistique me semble nouvelle et mérite une attention spéciale. De consommateur qu'il est habitué à être, le spectateur se retrouvera en mesure de participer à l'action beaucoup plus profondément qu'il n'a l'habitude de le faire, parce qu'il est mis en situation plutôt que placé devant celle-ci. Lui qui était venu voir La Passion du Christ pourra aussi la vivre s'il le veut et, d'une certaine manière, en profiter spirituellement!

Dès la première image, on se sent cinématographiquement dépaysé. Au lieu de voir simplement ce qui s'est passé au jardin de Gethsémani, on a l'impression d'y être soi-même. Il est bien possible qu'on ressente un certain malaise au début, comme si le froid et l'angoisse nous rentraient dans le coeur; le film est commencé et notre expérience aussi. Au long de cette nuit «pas comme les autres», nous serons témoins de tout ce qui va arriver, mais à la manière d'un personnage de plus dans l'histoire et non comme un simple spectateur. Souvent, le réalisateur réussira même à nous faire entrer dans la peau de Jésus (par exemple, au moment du souvenir de son entrée à Jérusalem sous l'acclamation des rameaux, il faut bien remarquer d'où nous assistons à la scène...).

Pendant deux heures, il se passera beaucoup de choses à l'écran, mais il risque de s'en passer pas mal à l'intérieur des spectateurs aussi. On est loin du cinéma de divertissement. D'une certaine manière, Hollywood se trouve à être enfin dépassé par de nouvelles règles du jeu. C'est peut-être ce qui énerve le plus certains juifs aujourd'hui...

Le tombeau

Le spectateur passant et revenant sans cesse de la sanglante passion d'un homme à la silencieuse et intense passion de sa mère, il est aussi possible qu'il en vienne à ressentir la douleur d'une autre passion et de découvrir que celle-là... lui appartiendrait en propre. Tout est trop dense, trop chargé, trop lourd, à tel point que personne ne semble trouver le temps de pleurer dans la salle.

Les personnages bibliques, que nous connaissons par ailleurs, nous saisissent aussi par leur proximité presque trop humaine. Qu'il s'agisse de Marie-Madeleine ou de Jean, de Pierre ou de Judas, de Ponce Pilate ou de son épouse, d'Hérode ou des grands prêtres, de l'affreux Barabbas ou des sanguinaires brutes à la solde des Romains, tous interpellent directement.

Le film de Gibson se singularise aussi du «genre» en représentant Satan d'une manière saisissante et en faisant intervenir plusieurs démons. Il pousse même l'audace jusqu'à évoquer, au moment de la mort de Jésus, la douleur du Père Éternel et à nous y faire communier par une larme qui vient du ciel et qui, dans sa chute sur le sol, provoque le tremblement de terre que rapportent les Écritures.

À la fin du film, les spectateurs se retrouveront confrontés au noir et au silence. Un silence étouffant pour plusieurs, sans doute. Puis viendra enfin un bruit sourd, comme un autre tremblement de terre, moins menaçant celui-là. Curieusement, cela apporte un peu de lumière. Nous respirons déjà mieux. Une immense pierre roule sur le côté. La lumière envahit enfin l'écran. Ce serait la Résurrection? Nous étions donc enfermés à l'intérieur du tombeau?

On retrouve alors Jésus dans une majestueuse simplicité. Il semble terminer une prière. Il se lève, nu, et on aperçoit la marque du clou dans sa main droite; seule trace qui reste des souffrances de la Passion. Il sort vers l'extérieur. Nous, nous restons là, au fond du tombeau. Le film se termine. Il nous reste à sortir du tombeau, si j'ai bien compris. Nous le ferons tous, sans doute. Mais, pour un temps, du moins, nous ne verrons plus le monde de la même manière. Qu'est-ce qui aura changé? Bon Carême!