Lettres: Comme la stratégie de l'oignon

«Je n'étais pas au courant.» Combien de fois a-t-on entendu cette phrase de la part des plus hauts dirigeants du gouvernement depuis quelques jours?

L'étaient-ils? Chacun jugera. Il serait bon toutefois de se rappeler que «celui qui ne connaît pas l'histoire est condamnée à la revivre». J'aimerais donc nous rappeler une bribe d'histoire.

Cela se passe en 1987, au beau milieu de l'Iran-Contragate, l'un des pires scandales de l'histoire des États-Unis. Pour vous rafraîchir la mémoire, Ronald Reagan est alors accusé d'avoir autorisé la vente d'armes à l'Iran, l'État terroriste numéro 1, selon ses propres dires. Plusieurs de ses subalternes sont dans l'oeil du cyclone médiatique.

Nous sommes en juillet, à l'émission de nouvelles The MacNeil-Lehrer Newshour. En ondes, il y a un ancien agent de la CIA reconverti. Il est devenu analyste public des activités et des méthodes de son ancien employeur. Il nous explique la stratégie de la compagnie (la CIA) pour colmater les fuites dans le cas des opérations clandestines. Il s'agit de la stratégie de l'oignon. L'image fait sourire, mais elle a le mérite d'être claire. Toutes les opérations clandestines sont planifiées de manière à protéger le haut de la pyramide en cas d'erreur d'aiguillage. L'implication des hauts personnages du gouvernement, et surtout celle du président, doit être gardée secrète.

Plusieurs explications superposées sont donc prévues à l'avance pour enterrer une éventuelle affaire litigieuse: comme des pelures d'oignon superposées qu'on enlève une par une. Il faut évidemment gaspiller le moins possible de ces pelures, le coeur de l'oignon étant le président, et les pelures les plus proches du coeur, les plus hauts dignitaires dans l'ordre d'importance. On commence toujours par sacrifier un homme de main. Les volontaires pour ces tâches à «haut risque» sont d'ailleurs toujours au courant des conséquences d'une fuite. Ils acceptent habituellement de se sacrifier en assumant l'entière responsabilité de l'opération. Ils nieront jusqu'à la dernière limite qu'ils ont reçu des ordres de plus haut. Si le public ne mord pas, on sacrifie alors une autre pelure... et ainsi de suite.

Dix-sept ans plus tard, il serait bien douteux que nos dirigeants ignorent cette stratégie. Il serait utile de s'en souvenir quand nous assisterons au spectacle que le gouvernement se prépare à nous présenter !