Le fantôme de la place de Paris à Québec

L’œuvre «Dialogue avec l’histoire», de Jean-Pierre Raynaud
Photo: Source Ville de Québec L’œuvre «Dialogue avec l’histoire», de Jean-Pierre Raynaud

La Ville de Québec organisait, le 20 septembre dernier, une véritable grand-messe du patrimoine dans la sacro-sainte salle des Promotions du vénérable Séminaire de Québec, en présence de nombreux dignitaires et officiants du domaine, en tête de liste monsieur le maire Labeaume qui jouait, pour cette occasion, les cérémoniaires. Le thème central de la célébration avait pour titre « Vision patrimoine 2017-2027 » et c’est en compagnie de plus de deux cents fidèles que la cérémonie prenait place pour devenir un exercice de consultation citoyenne en vue d’éclairer la Ville sur une politique en la matière.

Les discours nous berçaient dans un festival de mots qui deviennent creux à force d’être utilisés à toutes les sauces, surtout politiciennes. Ainsi valsaient en tournis culture, patrimoine, architecture ancienne, mémoire, histoire, passé et, pourquoi pas, développement durable. C’était réconfortant d’entendre les édiles en appeler de tous leurs voeux au généreux partage d’un héritage matériel et culturel. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes quand il s’agit de faire croire, à coup de millions, à des jours plus heureux pour le legs pluriel de l’histoire de cette ville inscrite au patrimoine mondial.

Il y avait pourtant un bémol que personne n’a évidemment osé soulever publiquement durant ce grand office, mais d’aucuns pouvaient faire comme si ça n’existait pas. Je veux évidemment ici remettre en triste mémoire l’éradication violente de la sculpture monumentale de Jean-Pierre Raynaud le 17 juin 2015 sise place de Paris au pied des nobles vestiges du berceau de la civilisation française en Amérique du Nord. Ai-je besoin de rappeler qu’il s’agissait (et on doit malheureusement en parler aujourd’hui au passé) d’un cadeau officiel de la Ville de Paris fait à la Ville de Québec en 1987 à l’occasion du deuxième Sommet de la francophonie.

Une œuvre capitale

Pourtant, cette œuvre intitulée Dialogue avec l’histoire nous interpelle directement au sujet de notre rapport au passé, face notamment à l’héritage culturel, alors que nous cultivons envers ce même passé un culte magnifié à partir d’une posture froide et distante comme une salle de bains en carrelages de marbre blanc. À preuve, on nettoie une place publique en un tour de pic de pelle mécanique en détruisant une œuvre d’art qui s’adressait à notre intelligence et à notre sensibilité collective. Ce bloc monolithique qui posait avec arrogance comme une statue de sel devant notre patrimoine (Place Royale) agissait ici en véritable sentinelle sur notre façon de se fabriquer une image édulcorée du passé. Cette œuvre participait directement à la vivification de la conscience patrimoniale en remettant en question notre propre façon d’enjoliver, de « nostalgier » en quelque sorte l’histoire qui nous construit et que nous reconstruisons sans cesse.

Le patrimoine doit être compris à la fois comme un témoignage du savoir durer et une manière de faire durer le savoir sur les choses du passé. Le patrimoine n’est pas la simple imitation plastique du passé, mais plutôt le rappel d’un esprit qui l’a modelé à travers ses vestiges hérités. Et de ce passé — même récent — nous devons accepter les éléments qu’on aime moins parce qu’ils font partie à part entière de l’histoire. L’histoire controversée de la tour Eiffel témoigne de la difficile acceptation sociale d’une œuvre d’ingénierie, indiscutable aujourd’hui, qui, pourtant, a mis du temps à se faire adopter par les Parisiens. En guise de défense à son œuvre détruite, l’artiste Raynaud a déclaré : « Les œuvres d’art ne sont pas faites pour être aimées, mais pour exister. »

Québec se targue d’être une ville de patrimoine, élément central de son identité s’il en est, celle d’ailleurs qu’on cherche encore à nommer qui, pourtant, crève les yeux. Ce trait de caractère qui la traverse de part en part est lourd de sens. Il implique la mémoire non seulement dans la longue durée, mais aussi dans ce désir de mémoire au quotidien, de ce que le présent nous jette à la face pour mieux nous rappeler d’où nous venons et vers où nous nous destinons. À effacer des traces marquantes, même si elles choquent ou bousculent quelque peu, on évacue sciemment des souvenirs qui ne reviendront plus et qui, pourtant, nous avertissaient des dangers d’un trop-plein de patrimoine, ce que Régis Debray nomme si justement « un abus monumental ».

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