Agora: République et laïcité, un cas d'école

Désormais, en France, «dans les écoles, les collèges et les lycées publics, le port de signes ou de tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit». C'est là l'article premier du projet de loi qui vient de recevoir l'aval de la majorité des députés français. Après des mois de polémique sur l'application du principe de laïcité, la classe politique s'est entendue pour renforcer la République et battre en brèche le «communautarisme» naissant.

Ainsi parlait le président Chirac en juillet dernier: «La République est composée de citoyens; elle ne peut être segmentée en communautés.» L'énoncé est pernicieux. Y a-t-il une contradiction, une impossibilité, entre le fait d'être à la fois membre d'une communauté et citoyen de la République?

La laïcité républicaine française repose sur la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l'État. Les libertés religieuses sont indépendantes du pouvoir politique, garant de la liberté de conscience des individus. La querelle française sur le port du voile à l'école repose justement sur ce mot: «conscience». De l'avis général, et je caricature à peine, le port du voile par une adolescente ou une femme musulmane est l'expression de la domination masculine, voire d'une domination intrinsèque à l'islam. La kippa et la croix, signes religieux ostensibles (selon la grosseur de la croix), restent vierges de tout machisme. En clair, une musulmane ne peut, de son propre chef, opter pour le port du voile. On l'a forcée, obligée, ou elle s'y réfugie...

En feuilletant le rapport de la mission Debré sur le port des signes religieux à l'école — du nom de Jean-Louis Debré, président de l'Assemblée nationale et député UMP, centre-droite —, le lecteur apprendra que le port du foulard islamique dans les écoles relève à la fois de la transposition des conflits internationaux dans les écoles et du désarroi des jeunes issus de l'immigration, en quête d'identité, en mal d'intégration. Naît dans les cités de banlieue un «islam de quartier» au diapason de la politique internationale et sensible aux problèmes d'intégration économique et sociale des jeunes Français d'origine maghrébine.

Les milieux islamistes français capitaliseraient sur une lutte contre le terrorisme comprise comme une lutte contre l'islam tout en tirant profit de la marginalisation des jeunes Marocains et Algériens. Le port du voile serait l'un des symptômes de ce «refus» de l'intégration, ce que la République ne peut tolérer, d'où le recours au principe de la laïcité et le retour à une définition bien française du terme. Mais qui refuse qui?

L'école, poursuit le rapport de la mission Debré, doit être le lieu d'apprentissage du «vivre ensemble». Noble et digne énoncé dont la mise en application est plutôt castrante. Je cite: «L'universalité des savoirs transmis à l'école a pour corollaire l'universalité des élèves accueillis et l'effacement de leur appartenance d'origine.» Laïcité et traumatisme. Au nom du «vivre ensemble», les identités doivent être démembrées. Chacun doit faire ses choix. Ou bien Français ou bien Algérien, pas les deux à la fois. Qui va à l'école pour perdre une part de lui-même?

Un cas d'école

Roubaix, banlieue de Lille, au nord, à quelques pas de la frontière belge: 100 000 habitants, taux de chômage avoisinant les 22 %. Des élèves inscrits au lycée professionnel Lavoisier, 60 % sont d'origine maghrébine, pour la plupart musulmans plus ou moins pratiquants. Une dizaine de filles portent le voile. Dans un atelier où elle se retrouve avec ses camarades pour créer et confectionner des vêtements, Sabrina, 17 ans, confie qu'elle porte le voile par conviction religieuse. À la maison, elle ne porte pas le hidjab, mais dans la rue, c'est une autre paire de manches. Renvoyer les manifestations religieuses dans la sphère privée est pour elle incompatible avec le port du voile, consacré à l'espace public.

«Est-ce vraiment par conviction ou pour te protéger du regard d'autrui, en l'occurrence des garçons, que tu portes le voile?» Prolixe, Samira, qui ne porte pas le voile, répond à la place de sa consoeur Sabrina. Elle reconnaît que les «grands frères» exercent des pressions sur elles et que le manque de diligence des garçons pousse à développer des réflexes de protection.

À la différence de leurs mères, dont plusieurs se sont battues pour le retrait du voile, les adolescentes interrogées sont nées sur le sol européen et cherchent à reconquérir leur culture d'origine, sans trop savoir comment. Elles cherchent à honorer une tradition qui leur échappe. En ce sens, le défi d'une loi sur la laïcité devrait être de développer la connaissance de la culture d'origine chez les lycéens. Si l'État se dérobe à sa tâche, d'autres risquent de combler les béances pour exploiter les difficultés d'intégration économique de la jeunesse des cités de banlieue.

Et les adolescentes rient une fois posée la question des rapports avec le sexe opposé. Chose certaine, le prince charmant n'est pas français. «Jamais je ne me marierai avec un Français», s'exclame l'une des 15 étudiantes réunies. L'idée fait consensus. Oui, mais vous êtes toutes françaises, les filles? «Française d'origine algérienne», rétorque Sabrina, fière. C'est bien ça le problème de la loi française sur la laïcité. Le «d'origine algérienne» doit s'effacer au nom de la République.