Pour une culture du débat au Québec

«Le vrai problème est peut-être l’incompréhension qu’ont de nombreux Québécois de ce qu’est un débat, d’un échange d’idées», propose l'auteur.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir «Le vrai problème est peut-être l’incompréhension qu’ont de nombreux Québécois de ce qu’est un débat, d’un échange d’idées», propose l'auteur.

Le déclencheur

 

« Un climat malsain s’est installé au Québec. […] Nous parlons trop des oppositions entre identitaires et inclusifs. Nous pourrions en parler moins. Nous pourrions surtout en parler autrement, sans nous entre-tuer. » — Jean-François Hotte et Roméo Bouchard, « Pour une trêve entre inclusifs et identitaires », Le Devoir, 6 octobre.


Pour faire suite à la lettre au Devoir de Jean-François Hotte et Roméo Bouchard, invitant à une trêve entre « inclusifs » et « identitaires », partant du constat que « l’opposition entre ceux qu’on qualifie d’identitaires et d’inclusifs prend chaque jour davantage l’allure d’une guerre entre Québécois, en plus de faire régner un climat de dénonciation et d’intimidation qui empoisonne le débat démocratique », il importe de mentionner que le fond du problème ne se résume pas à la polarisation qui serait en quelque sorte inévitable des questions de laïcité et d’identité. Ce n’est que la pointe de l’iceberg, malheureusement ; et souligne, de manière plus vaste, la difficulté de débattre présente chez de nombreux Québécois.

Plusieurs Québécois acceptent difficilement la confrontation d’idées, frileux que nous sommes à accueillir un propos qui sort d’un certain consensus ou qui ne respecte pas les tabous essentiels.

Plutôt que de débattre des idées défendues par l’autre, nous préférons cataloguer ce dernier. C’est ainsi qu’on en vient à coller à autrui l’étiquette de gauche, de droite, de fédéraliste, de souverainiste, de syndicaliste, qu’importe ! — l’idée est de retirer la substantielle moelle des idées défendues par son adversaire et de ramener le tout à une affaire de position idéologique disqualificative. Prenons l’épisode de la charte des valeurs, on s’y traitait volontiers d’« inclusifs idiots utiles multiculturalistes » ou bien de « nationalistes identitaires xénophobes ». Les nuances désertent la discussion, s’il y en a encore une…

Nous participons ainsi à entretenir notre « petit Québec consensuel », chacun en sécurité dans son petit clocher idéologique, dans son communautarisme intellectuel. On en vient à freiner toute possibilité de discussion et de confrontation d’idées, s’en remettant à marginaliser expéditivement l’Autre, celui qui débattrait avec trop d’ardeur, celui qui ne parlerait pas exactement dans nos termes à nous. Il règne une allergie aux débats de fond et une inclination à la polémique.

Voilà ce qui nous manque souvent : la faculté de nous dégager de nos passions et d’approfondir des questions avec des gens qui ont une opinion différente de la nôtre, au risque que cela soit difficile, au risque de « faire place » à la parole de l’Autre, si différente soit-elle, au risque de rompre avec les lieux communs.

Le vrai problème est peut-être l’incompréhension qu’ont de nombreux Québécois de ce qu’est un débat, un échange d’idées. L’humoriste Guillaume Wagner écrivait avec raison que « les Québécois ne semblent pas faire la différence entre le débat, une confrontation intellectuelle saine et la confrontation gratuite. Dire “Je ne suis pas d’accord !” ou “Va chier !” reçoit le même accueil bien souvent ici. » Peut-être est-ce une question d’éducation, de culture ? Est-ce un réflexe de « colonisé » ? S’il advient que l’Autre n’est pas d’accord avec notre opinion ou nos arguments, trop souvent on se sent blessé, voire rejeté, ne différenciant pas nos idées de notre personne, de notre identité. Le débat ne commence-t-il pas par le fait de s’estimer suffisamment — de se faire confiance — pour épouser l’idée d’échanger et accepter de remettre en question ses propres arguments ?

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