Le piège de la culture des normes

«La Médiathèque était et est toujours, même barricadée, un espace hors-norme», écrit Pierre Nepveu.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir «La Médiathèque était et est toujours, même barricadée, un espace hors-norme», écrit Pierre Nepveu.

La fermeture de la Médiathèque Gaëtan Dostie, le riche musée de la poésie et de l’imprimé de la rue de La Montagne, est maintenant chose faite, depuis le 1er octobre. Les étapes ayant mené à ce triste dénouement ont connu un assez large écho médiatique et ont fait l’objet d’articles étoffés dans Le Devoir. La réalité n’en est pas moins consternante : un immeuble patrimonial en plein centre-ville, abritant une collection d’objets et de documents culturels d’une valeur inestimable, se trouve maintenant barricadé.

Menaçait-il de s’effondrer ? Ses nombreux visiteurs au fil des années en sont-ils ressortis affectés, contaminés, intoxiqués ? Pas à ce que je sache, moi qui fréquente la Médiathèque depuis des années. Il y aurait, selon un rapport non publié par la CSDM (pourquoi donc ?), un problème d’« humidité » au sous-sol. Rien ne peut mieux résumer la situation qu’une remarque savoureuse du spécialiste en patrimoine Gérald McNichols Tétreault : avec les critères de la Commission scolaire de Montréal, propriétaire de l’immeuble, il faudrait fermer sur-le-champ la ville entière de Venise ! Il y a des limites, à la fin, à compromettre sa santé pour visiter le Palais des doges ou la Scuola San Rocco, quand les bas-fonds distillent des tonnes de miasmes malsains…

On a trop peu souligné, il me semble, l’ironie qu’il y a à voir un organisme comme la CSDM, dont la mission fondamentale est la pédagogie et donc, peut-on supposer, la transmission d’un certain héritage historique et culturel, faire preuve d’une telle intransigeance normative à l’égard d’un lieu dont le potentiel pédagogique est pourtant évident.

La suggestion récente de présenter dans les écoles la collection de Gaëtan Dostie sous la forme d’une exposition itinérante est-elle réalisable sur le plan pratique ? On peut sérieusement en douter et au mieux, ce ne serait qu’une solution bien partielle. Durant ses années d’activité, la Médiathèque avait plutôt prévu que des visites guidées pourraient être offertes à des groupes d’élèves de la CSDM, mais dans ce cas, c’est la question du transport qui aurait fait obstacle, la Commission scolaire invoquant le manque de budget. En sommes-nous vraiment là ? Quand la transmission de la culture trébuche sur des champignons fantomatiques et sur une pénurie d’autobus, on se dit qu’il y a un réel problème…

Rigidité bureaucratique

Au-delà des budgets, n’y a-t-il pas là un mal fort répandu au Québec : la culture des normes, la rigidité bureaucratique ? On ferme ou démolit les écoles pour cause de moisissures ? Il faudrait donc appliquer des règles identiques à un musée où il y a eu quelques infiltrations d’eau dans le sous-sol. Les normes ! Il semble qu’elles soient devenues un prétexte tellement commode pour ne rien oser, ne rien inventer, quand ce n’est pas une arme pour protéger des privilèges (chez les médecins notamment). Mais la Médiathèque était et est toujours, même barricadée, un espace hors-norme. Je songe à des élèves du secondaire qui y passeraient un après-midi et qui, loin de leur milieu habituel, pourraient y apprendre quelque chose de l’École littéraire de Montréal, du mouvement automatiste, des poètes de l’Hexagone, y voir des affiches, des gravures, des photos, des poèmes calligraphiés leur montrant qu’il y a eu une ère de l’imprimé, riche et foisonnante, avant l’ère du numérique, et que des artistes, des créateurs ont fait en sorte que leur ville et leur pays soient des réalités vivantes.

J’imagine leur regard étonné devant la très longue vitrine (plus de dix mètres !) où s’étale, déplié, l’Abécédaire de Roland Giguère, un livre tout à fait hors-norme, lui aussi. Voilà la pure joie de créer, même à partir de cette chose très conventionnelle et rigide qu’est l’alphabet, et ainsi va la lettre « L » : « Lettre libre comme légende / et liberté suit / comme court le lierre / en terre pauvre » : a-t-on le droit de priver des jeunes de 15 ans d’une telle leçon de fécondité, d’une telle démonstration des pouvoirs ludiques et signifiants de l’imagination ? A-t-on le droit surtout de leur apprendre que les critères de conformité et les restrictions budgétaires sont la mesure de toutes choses ? Par-delà l’enjeu extrêmement douteux de la salubrité des lieux, la survie de la Médiathèque Gaëtan-Dostie concerne, comme celle d’autres lieux culturels précaires et sous-financés, la place que nous accordons ou non à la transmission de la mémoire et à une pédagogie de l’imagination et de la création. Bref, sommes-nous encore capables de maintenir des lieux où entendre un Roland Giguère et où le faire entendre aux plus jeunes ? Je refuse catégoriquement de répondre non.

7 commentaires
  • Hélèyne D'Aigle - Inscrite 12 octobre 2016 05 h 08

    Grand Merci à Gaëtan Dostie et Pierre Nepveu . . .


    pour me faire découvrir " Le poète est un sismographe qui enrigistre

    les tremblements de l'être . " ( Roland Giguère )

  • Gilbert Turp - Abonné 12 octobre 2016 07 h 30

    Que c'est bien dit

    Ce texte de haute tenue mériterait d'être lu par les responsables de la gestion des normes qui a conduit à cette fermeture idiote et, surtout, compris.

  • Denis Paquette - Abonné 12 octobre 2016 09 h 59

    faut il tenir a ses valeurs

    Nous faisons parti de cette sorte de société ou ce qui était normal hier devient un sacrilège demain, le dernier théatre que j'ai fait a Radio Canada était justement un Tostoi dont les préocupations était les normes sociales, en fait, avons-nous le droit de tenir a nos valeurs ou devons nous les abandonnées aussitot que les maitres l'exigent, pauvre Anna Karenine, elle, en est morte, enfin c'était le point de vue de Toistoi, quel être unique

  • René Pigeon - Abonné 12 octobre 2016 11 h 38

    Exposition à la concentration polluante ? Solutions proposées ?

    Les citoyens et lecteurs du Devoir souhaitent trouver un hyperlien conduisant au « rapport non publié » dans un prochain reportage. Le débat serait plus sain.
    Nous aimerions lire la description des problèmes et des solutions proposées : Concentration pour les polluants mesurés à l’aide des instruments bien connus dans l’industrie de l’entretien des bâtiments ? Déshumidificateur pour résoudre le problème d’« humidité » au sous-sol ? Échangeur d’air pour réduire l’humidité dans la salle fréquentée par le public ?

    L’évaluation d’un risque pour la santé comprend non seulement la concentration d’un polluant mais aussi l’exposition à cette concentration mesurée en heures par semaine ou année. Les autorités sanitaires nous recommandent de manger certains aliments légèrement contaminés à condition de n’en manger à une fréquence appropriée.

  • Jean-Yves Arès - Abonné 12 octobre 2016 13 h 21

    Fabriquer des normes, et ainsi fabriquer de l'obsolescence !


    Les normes ici ont été créées de toutes pièces dans le but, de façon évidente, de fabriquer de l’obsolescence. Et les médias se sont fait promoteur de cette création d’obsolescence avec une approche du sujet toujours sous le même angle et sans questionnement.

    Toujours la même approche sauf une fois, à Télé Québec, par l’animateur Georges Lévesque (qui est aussi médecin) avec une entrevue avec le microbiologiste et épidémiologiste Dr Richard Marchand.

    http://pilule.telequebec.tv/occurrence.aspx?id=122

    Malheureusement l'audio n'est plus disponible mais le texte qu'on y retrouve résume bien l'entrevue.