Les vers du premier ministre

Philippe Couillard s’est permis une petite pause fraîcheur dans le Salon bleu, lequel s’est transformé, l’instant de quelques rimes rassemblées sous le titre En attendant Gaudreault, en salon littéraire du Grand Siècle.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Philippe Couillard s’est permis une petite pause fraîcheur dans le Salon bleu, lequel s’est transformé, l’instant de quelques rimes rassemblées sous le titre En attendant Gaudreault, en salon littéraire du Grand Siècle.

Moins d’une semaine après avoir balayé du revers de la main et sans honte les conclusions de la protectrice du citoyen, Raymonde Saint-Germain, concernant la pauvreté consternante des services offerts par l’État aux personnes les plus vulnérables due à la lourdeur bureaucratique et à l’obsession budgétaire, Philippe Couillard s’est permis une petite pause fraîcheur dans le Salon bleu, lequel s’est transformé, l’instant de quelques rimes rassemblées sous le titre En attendant Gaudreault, en salon littéraire du Grand Siècle. Qui aurait cru que le chef libéral, rhéteur approximatif et peu porté sur les épanchements, s’apprêtait à nous faire revivre les années de gloire de l’hôtel de Rambouillet et des samedis de Mlle de Scudéry ? Mais la magie a opéré, le poète a brillé.

Bien qu’il eût fallu retoucher quelques pieds de ces quatorze vers pour avoir droit à un sonnet véritable, il serait injuste d’en tenir rigueur à notre nouveau Malherbe. S’adressant au chef intérimaire du Parti québécois, Sylvain Gaudreault, pour souligner son départ, le Prince du verbe a profité de l’occasion pour décocher quelques flèches au « troubadour » à venir qui devra « redresser les voiles / d’un bien fragile esquif voguant vers les hauts fonds / d’un récif acéré qui n’offre rien de bon ». Le littérateur Couillard, éclairé par les Muses, en se faisant le prophète d’un naufrage annoncé, d’un PQ moribond promis à la catastrophe, met ici en oeuvre toute sa bienveillance au profit de son adversaire en l’invitant à la prudence, à la lucidité, et ce, via cette référence au Godot de Beckett, ce Sauveur attendu qui ne viendra jamais.

Je pourrais poursuivre de la sorte, mais l’ironie a parfois ses limites. Suffit. Car il serait odieux de continuer à évoquer une telle démonstration d’hypocrisie par le biais d’une mascarade rhétorique alors qu’il est justement question d’un désolant jeu de masques, d’un spectacle en un acte où le mépris, sous le couvert de la fanfaronnade, occupe toute la scène, du début à la fin. On me dira que ce n’est pas nouveau. Soit. Mais rarement a-t-on assisté à un tel contentement amusé, autant de la part des députés en Chambre (même péquistes) que des médias, tous excités jusqu’au trépignement comme des enfants en pleine classe verte alors qu’il est question, il faut le rappeler, d’arrogance et d’avanie de façon frontale.

Mais c’était si sympathique, voyons, enfin, du pain et des jeux, de la manchette faite sur mesure, du léger en bouche, du prêt-à-rire, du spectacle. Et ce qui a été exploité, instrumentalisé, pour permettre tout ce grotesque déploiement de suffisance, c’est la poésie, cette sempiternelle image de la poésie rimée, poudrée, à perruque, ou à foulard, ou à béret, pour divertir les convives ou véhiculer des « messages » ; pour un peu on se serait cru dans les années 90, en plein enregistrement de Piment fort pendant le jeu Place aux poètes et son humour tarte à la crème prépubère. Quand un premier ministre se saisit de la poésie en disant, en guise d’introduction, que « l’art, c’est important dans la vie » avec l’ironie d’usage préparant une salve partisane de coin de table, et ce, à ce moment précis de l’actualité, après tous les spins hypnotiques de la « rigueur budgétaire » (exit « l’austérité » et les coupes à blanc du bien commun, la dilapidation des ressources naturelles), toutes les décisions et positions qui devraient foutre le feu à n’importe quelle cervelle bien portante, désolé, je ne ris pas, c’est tout simple, ni ne fournis l’esquisse d’un sourire, même jaune.

Sans parler au nom de la poésie, ce qui serait absurde, je veux parler à partir de ce qu’elle me donne depuis des années. La poésie n’appartient pas au pouvoir, quel qu’il soit, elle n’est pas un hochet qu’on empoigne pour divertir la cour, elle n’a rien à « communiquer », n’a pas d’intentions politiques, idéologiques, elle ne sert à rien car elle n’est le serf de personne, et c’est pour cette raison qu’elle est nécessaire et qu’elle envoie promener notre versificateur national.

S’il savait à quel point Octave Crémazie l’aurait honni, à quel point Samuel Beckett est présentement en train de lui foutre une costaude raclée à l’irlandaise, à quel point les poètes d’ici, les vivants et les morts, le dédaignent et l’abhorrent, il ravalerait ses contrepèteries et fanfaronnades à grelots et s’étoufferait entre deux bouchées dînatoires à Reykjavik.

Dans L’homme rapaillé, Miron écrit : « La poésie n’a pas à rougir de moi. » Il avait raison. La poésie, comme le Québec, a à rougir de quelqu’un d’autre. Son Assurancetourix. Dans Cap au pire, Beckett écrit : « Essaie encore. Échoue encore. Échoue mieux. »

Qu’à cela ne tienne. Nous sommes là, et toute ouïe.

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