Publié en 2010, le rapport Payette est dépassé

L'univers médiatique a radicalement changé depuis la publication du rapport Payette en 2010
Photo: Borislav Bajkic Getty Images L'univers médiatique a radicalement changé depuis la publication du rapport Payette en 2010

Le déclencheur

 

« Comment admettre en démocratie que c’est l’État qui définirait ce qu’est ou non une entreprise de presse susceptible de recevoir ces avantages ? Comment les médias continueront-ils de jouer leur rôle s’ils sont redevables de leur survie à l’État ? Il est impératif de conserver une distance raisonnable entre l’État et les médias, mais un financement direct ne conserve pas cette distance. »

— Dominique Payette, « Une solution loin d’être exemplaire », Le Devoir, 4 octobre.


Madame Payette,

Récemment formée, la Coalition pour la pérennité de la presse d’information au Québec (la « Coalition ») est formée du Devoir, de Groupe Capitales Médias, d’Hebdos Québec, du Quebec Community Newspaper Association et de TC Transcontinental. Notre Coalition, qui regroupe 172 journaux, existe parce que l’univers médiatique a radicalement changé depuis la publication de votre rapport en 2010. En tant qu’éditeurs, nous vivons une problématique commune. Force est de constater que plusieurs des recommandations de votre rapport ne sont plus adaptées à la nouvelle réalité de la presse.

Référer, comme vous le faites dans votre exposé, à l’exemple du modèle français de gestion des plans d’aide à la presse est périlleux. Parce que, d’une part, la culture entrepreneuriale de la France diffère sensiblement de la nôtre et que, d’autre part, la « bureaucratie » canadienne ou québécoise ne se compare pas à celle de nos amis français.

Malheureusement, votre rapport de 2010 a rapidement évacué la réflexion sur le modèle d’affaires des médias de masse, sans avoir identifié la véritable menace venant de la montée fulgurante des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon). Intellectualiser le débat ne servira en rien le citoyen. Nos journaux agissent comme chiens de garde de la démocratie et de la gestion des administrations publiques. Ils sont un véhicule de transmission de la culture. Ils connectent les gens à leur milieu de vie.

Le temps presse. Depuis 2009, selon Statistique canada, le nombre d’emplois dans le secteur de l’édition a diminué de 43 % au pays. En 2013, Google générait des revenus de 51 milliards, alors que l’industrie de la presse écrite aux États-Unis a vu fondre ses revenus à 24 milliards, soit la moitié de ceux d’un seul géant. Les médias sociaux ne créent pas de contenus ni de richesse collective. Ils les transportent, sans compensation, alors que nous assumons seuls le coût de production élevé d’une information réfléchie et de qualité.

Ces titans des médias sociaux ne paient pas leur juste part aux trésors publics de chez nous. Nos journaux, oui. Les demandes d’aide de notre Coalition visent à protéger des milliers d’emplois de qualité dans nos salles de rédaction. Notre démarche vise entre autres à protéger les créateurs de nos contenus, les journalistes. La création d’un titre protégé pour la profession de journaliste, comme vous le suggérez, n’aiderait en rien la poursuite inéluctable de notre virage numérique.

Depuis la publication de votre rapport sur l’avenir de l’information en 2010, les fondements mêmes des médias ont été atteints. Durant toute cette période, nous ne nous sommes pas reposés sur nos lauriers. Bien au contraire. Nous avons investi massivement dans un modèle numérique non rentable puisque 80 % des revenus traversent la frontière, vers la poignée de géants américains que sont Google, Facebook et les autres médias sociaux. Nous n’avons, comme industrie, aucun contrôle sur cet état de fait. Par contre, une bonne partie de la solution passe par un cadre législatif, réglementaire et fiscal qui ne peut provenir que de l’État.

Notre Coalition réclame une aide temporaire des gouvernements, car, en définitive, c’est le citoyen et notre démocratie qui seront pénalisés au fur et à mesure que des journaux s’éteindront.

En terminant, et contrairement à ce que vous proposez, il n’est pas dans la mission du Conseil de presse du Québec d’administrer de futurs programmes d’aide. Le Conseil de presse est avant tout un tribunal d’honneur. Constitué sous la forme d’une organisation tripartite formée de représentants des médias, des journalistes et du public, il se placerait directement dans une position conflictuelle. L’État dispose déjà d’organes qui s’acquitteraient fort bien de la gestion d’un futur plan d’aide à la presse d’information. L’heure n’est plus à la réflexion, mais bien à l’action.

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