Une injustice scandaleuse

«L’arrêté ministériel de votre gouvernement crée deux régimes de permis, mais n’offre aucune compensation aux propriétaires de taxis et de limousines et aux chauffeurs lésés», écrit l'auteur.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «L’arrêté ministériel de votre gouvernement crée deux régimes de permis, mais n’offre aucune compensation aux propriétaires de taxis et de limousines et aux chauffeurs lésés», écrit l'auteur.

Monsieur le premier ministre,

Quelque 22 000 travailleurs demandent à être entendus par vous. Ils luttent pour préserver leur gagne-pain et leurs investissements. Ainsi, vous êtes prêts à nous rencontrer à condition que ce ne soit pas pour suspendre le projet-pilote d’Uber. Soit. Nous avons une proposition à vous faire qui, nous pensons, pourrait tout régler.

Certaines communautés culturelles ont investi des sommes colossales dans cette industrie du taxi. À Montréal par exemple, 92 % des détenteurs de permis de taxi sont issus de ces communautés. À la valeur de 2014, soit avant l’arrivée d’Uber, cela représente des investissements de 906 millions de dollars.

Pendant deux ans, votre gouvernement a fait patienter tous ces gens en leur promettant une nouvelle loi et en exigeant de leur part une modernisation, ce qui a requis des investissements… qu’il fallait soutenir.

L’arrêté ministériel de votre gouvernement est une injustice scandaleuse. Il crée deux régimes de permis mais n’offre aucune compensation aux propriétaires de taxis et de limousines et aux chauffeurs lésés.

C’est une injustice réglementaire, économique, politique et financière.

L’injustice est réglementaire parce qu’une seule compagnie et ses chauffeurs ont toutes les libertés, tandis que tous les autres ont toutes les contraintes. Chez Uber, la formation des chauffeurs sera facultative. Pour les taxieurs, ce sera 150 heures suivies d’un examen. Chez Uber, l’assurance commerciale sera détenue par la multinationale alors que chaque taxieur devra de son côté en détenir une, onéreuse. Chez Uber, une voiture peut avoir jusqu’à dix ans au moment d’entrer sur le marché. Pour les taxieurs, c’est trois ans. Et le taxieur devra changer son véhicule après huit ans alors que le chauffeur Uber, lui, n’aura aucune limite. Ainsi, une minoune pour le taxi pourrait devenir une Cadillac pour Uber.

L’injustice est économique parce qu’on ne peut pas faire à la fois un marché fermé et un marché ouvert. Puisqu’il est responsable du système qu’il avait mis en place pour assurer un revenu décent à tous, le gouvernement ne peut pas s’en déresponsabiliser sans compenser ceux qui y ont investi leur vie et développé la demande toutes ces années.

L’injustice est politique parce que les taxieurs ont patienté deux ans dans l’espoir d’une loi qui viendrait établir l’équilibre, la justice et le respect de nos lois. Ils ont suivi le processus démocratique et politique au coeur même de la maison des lois. Dans l’intervalle, un ancien chef de cabinet de gouvernements libéraux devenu lobbyiste et une firme d’avocats représentée par un ancien premier ministre libéral négociaient directement avec ce gouvernement par la porte arrière. Comment aujourd’hui les chauffeurs et propriétaires de taxis et limousines peuvent-ils faire confiance à ce gouvernement qui négocie avec une entreprise qui bafoue nos lois et cache son argent dans des paradis fiscaux ?

L’injustice est aussi financière parce que le gouvernement méprise aujourd’hui le marché secondaire des permis qu’il a lui-même mis en place, dans lequel il a participé à la création de valeur depuis 30 ans, duquel il a tiré profit via les taxes sur les gains en capitaux et qu’il avait pourtant la responsabilité de surveiller et régir. Le gouvernement est responsable des hommes et des femmes qu’il leurre aujourd’hui.

Monsieur le Premier Ministre, de grâce, rencontrez-nous. Nous avons une proposition concrète à vous faire pour honorer votre promesse de justice et d’équité. Nous vous proposons un plan de rachat des permis de taxi à la valeur de 2014 qui permettrait à Québec de conserver la gestion de l’offre tout en assurant l’équité et la justice.

Nous sommes pour la modernisation et l’innovation. Nous sommes contre un régime à deux vitesses. Nous sommes contre l’iniquité. Nous sommes contre l’appauvrissement des travailleurs et, par extension, de notre société.

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